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#12 - Juin 2004. : Retour en Palestine occupée.
le 9/2/2005 22:55:17

Retour en Palestine occupée.

Il y a quelques semaines, nous sommes repartis en Palestine. La situation n’en finit pas de se dégrader…


Mercredi 14 avril. 03h30, le réveil sonne, il est tôt et je n’ai quasiment pas dormi. Cela n’a pas d’importance, il est temps de se diriger vers Roissy. Après six mois de mobilisation, l’heure est venue pour nous de repartir en Palestine pour finaliser le projet Yanoun. (cf Barricata #11). En quatre concerts à Rennes et Paris (Kochise, Brigada, Brixton Cats, Spermicide, Los Tres Puntos, Guarapita, Homeboys…), plus des gestes de solidarité des uns et des autres, de Limoges à Lyon ; grâce à l’investissement militant de la CNT et des CCIPPP (les missions civiles pour la Protection du Peule Palestinien), nous avons finalement réussi à rassembler la somme escomptée. Nous partons avec 7500 euros.
Pour nous rendre de l’autre côté de la Méditerranée, nous avons évidemment choisi les vols les moins onéreux, il faut donc faire une étape par l’Autriche. La navette Paris-Vienne ne pose aucun problème, mais à l’embarquement du vol pour Tel Aviv, c’est une toute autre affaire. Suite à l’assassinat de Cheikh Ahmed Yassine le 20 mars, les services de sécurité israéliens sont sur les dents, ils craignent les représailles tant annoncées par la branche militaire du Hamas, les brigades Ezzedine Al Qassam. Comme la fois précédente, je réponds à un interrogatoire très strict. Face à la pression psychologique, à la tension, un instant je me sens las et j’ai la tentation de faire demi-tour.
15h. Arrivée à l’aéroport David Ben Gourion. Nouvel interrogatoire, mais plus détendu. J’annonce que je viens en Israël pour rendre visite à des amis musiciens. Ce n’est pas tout à fait faux, j’ai soigneusement omis de mentionner qu’il s’agit des musiciens de l’ancien groupe de hardcore anarchiste Dir Yassine. Dehors, il fait au moins trente degrés, le soleil tape dur pour la saison.
17h. Après un trajet de 50 kilomètres en taxi, car il n’est plus question d’utiliser les bus, nous arrivons à Jérusalem. Passage immédiat par l’AIC (l’Alternative Information Center), un bureau qui rassemble des militants anticolonialistes israéliens. Surprise, l’infatigable Michel Warschawski, dit Mikado, un des dissidents les plus connus (cf interview. Barricata #11) est présent. Comme à son habitude, il décrypte la situation actuelle pour un groupe de militants d’Europe de l’Ouest. En quelques secondes, je retrouve un visage d’Israël qui ne prête pas le flanc au désespoir politique.
19h. Retour à l’hôtel où nous avons séjourné plusieurs semaines l’été 2003, au cœur de la vieille ville et des quartiers arabes. A la nuit tombante, nous refaisons le tour de cette cité extrême et fascinante : porte de Damas, porte des Lions, mont des Oliviers…j’ai le sentiment de revenir dans un endroit familier.

Jeudi 15 avril. Pour avancer sur le projet d’achat d’un minibus pour les écoliers de Yanoun, nous rencontrons plusieurs militants palestiniens. Dans le village, la situation semble inextricable. Les habitants se sont réunis en conseil à plusieurs reprises mais ils n’arrivent pas à trancher entre l’achat ou la location. Aucun camion d’occasion ne semble disponible pour l’heure. Les pistes lancées depuis la France n’ont pas abouti.
Nous partons à Beit Sahour, près de Bethléem, afin de rencontrer une activiste de l’AIC connaissant particulièrement bien Yanoun et ses habitants, pour qu’elle nous éclaire, afin de ne pas commettre une bourde une fois sur place.
Malgré les articles alarmistes lus dans la presse la semaine d’avant, et le soi-disant bouclage total des territoires, nous constatons qu’il est encore possible de se déplacer, mais plus difficilement. Il existe toujours un système de taxi collectif, mais ils doivent emprunter des itinéraires plus longs. C’est plus chaotique.
Le checkpoint de Bethléem a changé. Il est désormais équipé d’un détecteur de métal. Il s’est agrandi. Les soldats de Tsahal sont embusqués derrière des mitrailleuses et braquent tous ceux qui s’approchent. Scène quotidienne et banale de l’occupation. A 500 mètres, nous apercevons des grues et un chantier gigantesque, celui de la colonie d’Aromai qui n’en finit plus de s’étendre.
Beit Sahour est un faubourg de Bethléem, comptant 11000 habitants. L’AIC y a ouvert un deuxième bureau, en terre palestinienne. La militante que nous rencontrons est catégorique : il ne faut pas acheter de bus à Yanoun, cela va créer trop de tension entre les villageois. Il faut au contraire prolonger, aussi longtemps que possible, le système de location d’une navette-taxi, car cela ne génère aucune convoitise et donne du travail à deux chauffeurs, et par extension, cela fait vivre deux familles.
A Beit Sahour, nous faisons la connaissance de Nassar, qui gère le Jadal Center, un centre populaire pour la culture et le développement. Il s’occupe d’éducation de la population (projections, débats, concerts). Il écrit dans News From Within, l’excellent magazine de l’AIC, rédigé conjointement en anglais, par des Israéliens et des Palestiniens. Ancien rédacteur en chef du journal Al-Hadaf du FPLP, il est l’auteur de Smalls Dreams, un petit recueil de nouvelles sur le quotidien des Palestiniens. (cf extrait supra). De retour à Jérusalem, je m’empresserai d’acquérir Des Hommes dans le soleil, de Ghassan Kanafani, son écrivain de référence, assassiné en 1972 par les services secrets israéliens.

Vendredi 16 avril. Tôt le matin, nous décidons de partir pour Yanoun. Le village se situe à 70 kilomètres au Nord. Grâce à nos passeports, nous passons sans grande difficulté les différents checkpoints. Par contre, il est inenvisageable d’espérer entrer à Naplouse. La ville, haut lieu de la Résistance, est bouclée. Le long de la route 60, sur tous les panneaux, les indications en arabe ont été recouvertes de peinture noire par les colons. La négation de la présence d’un peuple sur sa terre commence ainsi, trivialement. A l’approche du village, nous constatons des changements. Les trois derniers kilomètres sont désormais bitumés, et le générateur est devenu désuet, puisque de grands pylônes électriques courent depuis la ville voisine d’Aqraba. Yanoun à l’heure de l’électrification… Ces projets ont été financés par l’ONU et le gouvernement belge. Yanoun, le petit village palestinien fort médiatisé, est devenu un symbole, les soutiens affluent. La vallée est verte, les oliviers centenaires se dressent toujours fièrement, et les moutons paissent. La dernière exaction des colons d’extrême droite d’Itamar remonte à une quinzaine de jours, ils ont empoisonné quelques bêtes. La nuit, grâce à la luminosité des nouveaux pylônes, les projecteurs des avant-postes de la colonie, qui surplombent le village, sont moins effrayants. On ressent moins l’atmosphère concentrationnaire… Pour Yanoun, métaphore d’une Palestine qui refuse l’expulsion, tout va mieux. Une famille qui avait fui en octobre 2002, vient d’ailleurs de s’y réinstaller, portant à près d’une centaine le nombre d’habitants.
Nous rejoignons la maison dite « des internationaux », celle qui est dévolue aux observateurs étrangers, chargés de surveiller les colons. Le soir, nous participons à une réunion du conseil villageois. Les choses sont très claires : les habitants préfèrent que nous prolongions la location de la navette, pour éviter les frais d’assurance, de maintenance, et les rivalités. Un minibus payé par des militants allemands assurent déjà quatre voyages par jour, du village à l’école. Avec la somme que nous ramenons, et que nous versons sur le compte bancaire du conseil, la navette est financée a minima jusqu’en juin 2006.

Samedi 17 avril. C’est le samedi, jour de shabbat, que la probabilité de voir des colons armés dans le village est la plus forte. Nous décidons donc de rester une journée supplémentaire à Yanoun. Nous en profitons pour discuter avec les villageois, pour nous promener dans leur belle vallée et pour goûter les productions locales (fromage, tomates séchées, huile d’olive). Pour le lendemain, nous planifions avec un taxi un départ pour Jénine, en passant par la vallée du Jourdain, afin d’éviter les checkpoints. Mais le soir même, Abdel Aziz Al-Rantissi, le successeur de Ahmed Yassine à la tête du Hamas, est abattu à Gaza. La situation va forcément se tendre. Notre taxi nous appelle pour annuler la course jusqu’au camp de Jénine, car le lendemain, il sait qu’il y aura des barrages volants un peu partout en Cisjordanie, que tous les accès seront bloqués. Il nous propose néanmoins d’essayer de nous rapprocher de Ramallah, donc de Jérusalem.

Dimanche 18 avril. Nous quittons Yanoun. Suite à l’exécution de Rantissi, les villageois accusent le coup. Ils savent que pour tenter d’aller travailler à Naplouse, distante de seulement 15 kilomètres, cela va devenir encore plus difficile, voire impossible. Il leur fallait déjà trois heures, en comptant l’attente aux barrages, désormais, les militaires leur en feront baver encore plus, au nom de la loi du plus fort !
Nous n’avons pas parcouru 7 à 8 kms que nous sommes bloqués par un checkpoint volant. Il ne s’agit en fait que d’un véhicule blindé, garé en travers de la route, mais certains Palestiniens attendent depuis plusieurs heures déjà… Les soldats sont surexcités et manquent totalement de sang froid. Un appelé nous met son M16 sous la gorge et nous interpelle : « tell me the truth. What do you really think of Israel, of my country? »… Nouvel exemple de l’arbitraire quotidien.
L’après-midi, nous arrivons finalement à Jérusalem. La ville est comme morte, toutes les boutiques sont fermées, sans exception. Trois jours de deuil et de grève ont été décrétés par l’Autorité Palestinienne. Nous regardons El Jazira, les obsèques de Rantissi rassemblent plusieurs dizaines de milliers de gazaouis. Toutes les bannières des mouvements de Résistance, sans exception, sont arborées par la foule.

Lundi 19 avril. L’opération « un bus pour Yanoun » étant de fait achevée, nous décidons de nous concentrer sur d’autres projets possibles en direction de la Palestine. Nous rendons visite à Nassif, à l’UPMRC de Ramallah (cf interview dans Barricata 11). Il nous avait accueilli à plusieurs reprises dans son centre pour la jeunesse l’été précédent. Nous passons le chekpoint de Kalandia, le plus vaste de Cisjordanie. Il est de plus en plus étendu, les blocs de béton destinés à entraver la circulation se multiplient.
A Ramallah, en ce surlendemain de l’exécution de Rantissi, la tension est palpable, les regards menaçants et l’atmosphère pesante. Sur les murs, des portraits des chefs du Hamas à foison. Je mesure le chemin parcouru par l’organisation fondamentaliste en quelques mois… Au milieu des affiches des militants martyrs en armes, le portrait d’une grande voix palestinienne désormais éteinte : l’intellectuel Edward Said. Sur la place centrale, la place des Lions, des jeunes du Hamas tiennent meeting. Nous retrouvons Nassif, l’ancien du parti du peuple palestinien, activiste de l’UPMRC. Il est entouré d’étudiants de Bir Zeit, filles et garçons, à l’aise en anglais comme en français, la future élite de la Palestine libre, si celle-ci voit le jour. Nous évoquons la session 2004 des camps d’été de formation et d’épanouissement de la jeunesse. Comme il peine à boucler le budget, nous proposons de faire un geste. De fait, les bénéfices du concert du 3 juin, dans le cadre du festival Barricata, seront reversés à l’UPMRC.
Il faut un peu plus d’une heure pour revenir sur Jérusalem (moins de 15kms…). A Kalandia, nous croisons trois ambulances. Nous nous retrouvons au cœur d’une fusillade. Des jeunes Palestiniens arborent un drapeau et jettent des pierres sur les véhicules blindés de Tsahal. Les soldats israéliens répliquent avec leurs fusils-mitrailleurs. Face à cette scène d’Intifada, je mesure brutalement le déséquilibre des forces : des pierres contre des balles. La jeunesse palestinienne est là, fière, debout, téméraire, voire inconsciente. Le combat est inégal, mais il s’agit d’une lutte pour la justice et la dignité. Dans un pareil cas, nous savons où se situent les nôtres…
Le soir, nous dînons avec un membre du forum des familles endeuillées. Il a perdu une fille dans un attentat. Il lutte désormais au côté des Palestiniens pour une paix juste et pour la fin immédiate de l’occupation des territoires. Son statut de père endeuillé lui confère une certaine légitimité au sein de la société israélienne. Il fait le tour des lycées et diffuse son message de paix et de rapprochement des deux sociétés, si proches culturellement. Il paraît néanmoins épuisé de ramer à contre courant, et la politique actuelle du gouvernement Sharon ne lui inspire que mépris. Son épouse et ses enfants se sont installés en Europe.

Mardi 20 avril. Nous allons à Beit Sahout pour revoir Nassar et envisager un travail commun. Il souhaiterait installer un studio dans son centre afin d’aider les groupes de musique locaux à enregistrer leurs productions. S’adressant à des musiciens, la proposition fait évidemment écho. Nous réfléchissons actuellement à la faisabilité de ce projet… Vous en saurez davantage à la rentrée 2004. Dans tous les cas, nous cherchons à soutenir, avec nos petits moyens, et consciemment, les militants dont nous nous sentons idéologiquement les plus proches. En Palestine, il s’agit des marxistes ou anciens marxistes, puisque le courant libertaire n’existe pas. Force est de constater que la mouvance « laïque » est à la peine, qu’elle s’est recentrée sur un travail d’éducation populaire, en direction prioritairement de la jeunesse, c’est un pari sur le futur.
A Bethléem, nous constatons avec effroi l’avancée du Mur de l’apartheid, de 8 mètres de haut ! Il s'engage jusqu’au tombeau de Rachel (un lieu saint juif), coupe la ville en deux et protège trois blocs de colonies. Nous rencontrons un cartographe palestinien, qui images-satellite à l’appui, nous dresse un exposé brillant. Allez, quelques faits et chiffres en guise de compte-rendu… « Les accords d’Oslo 2 en 1994 avaient prévu un délai de 18 mois pour créer un État palestinien indépendant. 95% de la Cisjordanie devait revenir aux Palestiniens. Force est de constater que rien n’a été appliqué, d’où la perte de crédibilité des négociateurs. Si en 2002, on comptait 410 000 colons dans les territoires, ils étaient 435 000 en 2003, soit 25000 de plus, avec 282 points d’implantation coloniaux vus par satellites, dont 210 colonies officielles en Cisjordanie et 21 à Gaza. Le gel des colonies prévu en 1993 et l’ouverture d une période de paix ont permis dans les faits une augmentation considérable du nombre d’habitations dans les colonies. Plus qu’une multiplication, c’est une expansion des colonies existantes qui s’est produite. Avec Sharon, c’est la destruction de maisons palestiniennes qui est en hausse. La Cisjordanie compte 400 routes bloquées par l’armée et 125 checkpoints. Cela allonge considérablement le temps de transport quotidien des palestiniens. Par exemple, pour parcourir Ramallah-Bethlehem, on est passé de 30-45 minutes à 2h30-3h de trajet, avec des détours incroyables. La colonisation et la volonté d’obtenir des routes rapides donnant un accès direct aux implantations entraîne des dégâts considérables: destruction de 750 000 arbres pour la construction d une by-pass road à Gaza ! »

Mercredi 21 avril : Retour à Ramallah pour une nouvelle visite à l’UPMRC. La ville s’est apaisée. Au checkpoint de Kalandia, les militaires sont étonnamment affables, et pour cause, les Machsoum Watch sont présentes. Ce sont des dames qui se postent à côté des soldats et notent/dénoncent toutes les bavures. Le soir, nous quittons Jérusalem pour Tel-Aviv. Federico, l’ancien chanteur de Dir Yassine, membre des Anarchistes contre le mur (cf interview), nous accueille. Nous dormons au centre social de Jaffa. Longues discussions avec ce courageux dissident absolu, qui, comme les Palestiniens, est régulièrement la cible des balles de Tsahal.

Jeudi 22 avril. Il est désormais temps de regagner la France. Dans la pittoresque ville de Jaffa, nous buvons un jus de fruit qu’un serveur keupon vient de nous préparer. Il nous passe « A.C.A.B ». Je suis à quelques milliers de kilomètres de chez moi et un gus me fait écouter les 4-Skins et Rancid ! On n’échappe pas à un certain déterminisme…


Nous quittons cette terre de feu, d’acier, de sang, fort soucieux. L’avenir de la Palestine paraît bien sombre. La colonisation n’en finit pas de progresser. L’occupation militaire, les destructions de maisons, les assassinats se poursuivent au mépris de toutes les conventions internationales. L’État israélien dénie aux Palestiniens le simple droit à un territoire viable, il ne leur laisse que quelques confettis épars, sans continuité aucune. Le nettoyage ethnique se poursuit, méthodiquement.

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