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#09 - octobre 2002 : Yves Pagès, un écrivain atypique.
le 15/2/2005 23:14:25

Yves Pagès est né en 1963. Auteur d’essais, de romans et d’une pièce de théâtre, on peut le croiser régulièrement au cœur des cortèges libertaires. Rencontre avec un écrivain atypique.

Fred Alpi : J’ai lu trois livres de toi, «Petites natures mortes au travail», le bouquin sur Liabeuf et «le théoriste». Il y a toujours en toile de fond un propos social et politique dans tes ouvrages. Est-ce que c’est une démarche que tu as adopté depuis longtemps ?
Yves Pagès : Tu écris avec ce que tu es, avec ton parcours. Je suis né dans une famille politisée, plutôt d’extrême-gauche, mon père était trotskyste dans les années quarante. Il avait une bibliothèque avec beaucoup de bouquins libertaires, et tout jeune, j’ai lu des livres sur la guerre d’Espagne, sur les évènements de 68, cela te nourrit, même si tu ne sais pas ce que tu vas en faire après. Puis, à la fin des années 70, dans les bahuts, on faisait grève pour des raisons diverses et variées. Moi, j’étais un peu «nanar, tendance rigolarde». L’engagement dans une organisation, cela ne me branchait pas, on avait plein de trotskystes dans le bahut, mais c’était pas mon truc. Ces expériences-là sont liées à tes premiers amours, à ta découverte du quartier, j’habitais en fait dans le Marais et il y avait plein de maisons abandonnées. A 14 ans, on faisait des feux dans les baignoires des maisons…

Pâtre : Cela veut dire qu’il y a moins de 25 ans que le Marais est un quartier « chic » ?
Y : En gros, 15000 personnes ont été virées, parmi les plus pauvres. On a énormément de mal à le comprendre, mais dans mon quartier, il y avait des arméniens, des arabes, des petits artisans, des prolos qui travaillaient dans l’orfèvrerie. Le quartier a été réhabilité, non sans grandes batailles : les vigiles des agences immobilières venaient tout saccager et forçaient les pauvres à partir ! Ce qui est impressionnant avec le Marais, c’est la façon dont la mémoire du quartier s’est perdue. On oublie que la rue des Rosiers, c’était celle des juifs très pauvres, c’était presque du ghetto ! Ensuite, il y a eu tout l’aspect gay du quartier, qui a surtout favorisé le commerce. Plus tard, j’ai vu la transformation de la Bastille, c’est allé encore plus vite, plus d’auto-tamponneuses et de voyous dans les bars (cf Bastille Tango, de Jean-François Vilar. Ndlr). Maintenant, je vis dans le 18eme et les Abbesses changent.
La mémoire de la ville, c’est un aspect très important dans tous mes bouquins. Surtout dans « Liabeuf, tueur de flics » (cf chronique dans la rubrique «Que lire». Ndlr). Ce petit héros malgré lui, cordonnier du début du siècle, fut victime d’une énorme injustice, puisque la police des mœurs l’accusa d’être un souteneur, on appelait cela le «vagabondage spécial»… Il a éprouvé un sentiment d’injustice monstrueux. Il s’est vengé en se confectionnant des brassards cloutés, vengeance qu’il a nourri pendant deux ans. Ce qui m’a plu dans cette histoire, que j’ai découvert en lisant Céline, ce qui m’a frappé, c’est aussi que cela se passe près de mon quartier, à deux pas de l’endroit où je suis né. Cela me rappelle une autre mémoire, celle de la faune du Sébasto, toutes ces petites rues porteuses de la mémoire des faubourgs, la rue de la truanderie, celle des mauvais garçons, les prostitués qui se faisaient appeler Cendrillon ou la Grande Marcelle… Idem pour l’utilisation de l’argot, la façon dont les gens ont sculpté le langage depuis des siècles et des siècles. C’est peut-être le pittoresque de la Belle époque, mais ça m’a aidé pour rédiger mon livre.

P : Quelles ont été tes sources ?
Y : Mon écriture est assez neutre, mais il y a un gros travail documentaire. Quand je parle de la prostitution, j’ai préalablement vérifié les lois sur la prostitution de cette époque-là. Je me suis renseigné sur les rades, sur ce qu’on y buvait, sur la population qui y venait. J’ai surtout bossé à la Bibliothèque Nationale, aux Archives Nationales, etc. Dans le cadre de ma thèse, j’ai travaillé sur la réappropriation du passé libertaire dans l’esprit célinien, j’ai donc beaucoup côtoyé les écrits des anarchistes individualistes, les petits personnages légendaires de la Belle époque.

P : Tu peux nous parler de ta thèse… Est-elle encore disponible ?
Y : Oui, elle est au Seuil, mais ils ont augmenté le prix, elle vaut une trentaine d’euros. En gros, elle partait d’une interrogation. Voyage au bout de la nuit, ça m’a fortement ébranlé assez jeune, vers 16 ans. C’est une œuvre émouvante, subversive, un regard pas misérabiliste sur la misère, un regard par ailleurs assez généreux et assez tendre.
J’ai essayé de comprendre comment l’auteur du Voyage avait pu écrire des pamphlets immondes, comment ce mec avait pu être en même temps un vieux con réactionnaire. En posant la question à l’envers, on comprend que ce n’était pas que cela. Céline, c’était un mec très compliqué, à la fois un vieux beauf mais aussi autre chose. Je suis allé chercher pourquoi je préfère mille fois Voyage au bout de la nuit à un livre engagé, de gauche. Même l’Espoir de Malraux, ça me fait chier, il n’y a pas le vrai élan de révolte que tu retrouves chez Céline. Petit à petit, je me suis aperçu qu’à chaque fois que Céline tient un propos politique, c’est souvent pas très brillant, c’est conformiste, ça colle avec les propos réacs de son époque. Mais le politique est ailleurs !
Dans le Voyage, le politique, on le trouve par exemple quand Bardamu arrive aux États-Unis et qu’il va travailler aux usines Ford. Rapidement, il se lasse, il devient copain avec une prostituée. Il y a un refus de ce type de travail, il cherche à y échapper, il ne veut pas crever sur les chaînes fordistes. Pleins de choses remontent, le refus du travail chez les anars individualistes. Il faut se souvenir que Céline a été gamin à cette époque-là, c’était en lui. Dans Mort à Crédit, tu as beaucoup d’épisodes de petites communautés utopiques qui moi, m’ont beaucoup touchées, qui font partie de ces utopies pédagogiques anars du début du siècle. Céline n’était pas libertaire, mais une partie de sa sensibilité profonde était là-dedans, voilà.
Le tableau extrêmement dur qu’il dresse de la misère, et de la servitude volontaire dans la misère, cela appartient aussi à une tradition libertaire. Je sais bien qu’entre les anarcho-syndicalistes et les anarchistes individualistes, il y avait un monde au début du siècle, mais quand même, une tradition commune est de dire que l’un des gros problèmes, c’est celui de la servitude volontaire, qu’on appelait la moutonnerie. C’est donc cette sensibilité libertaire qui fait la force romanesque de Céline. Tandis qu’au contraire, ce qui fait patiner, c’est plutôt les ritournelles réacs qu’on retrouve dans les dernières œuvres.

P : Tu as publié ta thèse il y a une dizaine d’années environ. Et aujourd’hui, tu vis de ce que tu écris ?
Y : Je l’ai publié il y a 13 ou 14 ans. J’ai fait plein de petits boulots pendant un certain temps, des vacations à Paris-8, etc. Depuis 4 ans, je travaille à mi-temps aux éditions Verticale. En fait, le bouquin sur Liabeuf, je l’ai écris il y a une dizaine d’années, il devait sortir dans une collection qui a fait faillite... Il y a longtemps, j’avais filé le manuscrit aux éditions de l’Insomniaque, on l’a retravaillé et maintenant, il fait partie du catalogue d’une maison qui vend ses bouquins à très bas prix et qui a ressorti les œuvres d’Alexandre Jacob !
Avec Verticale, on réédite des textes importants, comme «la Révolution inconnue» de Voline, même s’il est trop cher. Il y a eu aussi «Carnets de la guerre d’Espagne» de Juan Brea et de Mary Low (un beau livre, merci Yves ! Ndlr) qui décrit la vie quotidienne des miliciens.

P : Et en ce moment, tu travailles sur quoi ?
Y : Sur une suite des Petites natures mortes au travail. Le théoriste était un bouquin plus perso, sur les années 70, sur mon enfance. C’est un travail partiellement autobiographique. Avec les Petites natures, j’évoque la précarité du monde du travail.

P : Précarité que tu as connu, toi qui aurait facilement pu être prof…
Y : Oui, mais il ne s’agit pas d’un refus du travail. J’ai vécu sans grands soucis, en galérant parfois. Mais vers 33, 34 balais, j’ai commencé à flipper un peu, à me demander où j’allais, je ne pouvais pas continuer à faire une pige par-ci par-là, et s’est présenté ce boulot aux éditions Verticale, une expérience de boulot assez géniale, sans trop de contrôle horaire, sans trop de chefs, sans rivalités. On essaie de travailler avec passion.
Mon prochain livre s’intitulera «Portraits crachés», des portraits très courts de quelques lignes, plus courts que les Petites natures.

Fred A : Tu as une idée des ventes des Petites natures ?
Y : 10000 exemplaires en grand format. Il est en poche depuis septembre 2001. Il y a deux textes qui sont d’abord sortis sous forme de tracts. Le premier, diffusé pendant les manifs de décembre 1995, concerne le type qui se déguise en Pluto à Eurodisney (cf encadré). Si j’ai continué, c’est parce que j’ai compris que cela parlait aux gens. Le second, Pseudo, c’était celui sur tous les métiers, qu’on a distribué à une manif d’intermittents du spectacle, à hauteur de 5000 exemplaires. Quand j’interviens sur une manif, c’est en tant qu’individu, mais je n’aime pas les parrainages de sans-papiers par des écrivains, par exemple. Je ne crois pas à la médiatisation orchestrée par la gauche-caviar. Par contre, j’ai participé à des débats, avec l’Apeis, à Ivry, à Cherbourg,… J’ai aussi fait pas mal de radios.

P : Causons un peu de littérature. As-tu quelques titres marquants à nous suggérer ?
Y : Il y en a énormément. Toute l’œuvre de Genet, qui me bouleverse plus que Céline. J’ai lu Notre Dame des fleurs à 15 ans, trop tôt, je ne comprenais pas grand chose, mais cela m’a bouleversé. J’ai lu beaucoup de livres sans comprendre grand chose… C’est pas grave de ne pas comprendre. Transatlantique, de Gombrowicz, j’adore. C’est une sorte de Rimbaud polonais. Idem pour Jacques le Fataliste, de Diderot.
Il y a aussi «Berlin Alexanderplatz», d’Alfred Döblin, un auteur qui a fui l’Allemagne en 1932, et qui s’est converti au catholicisme. C’est le grand livre sur la montée du fascisme en Allemagne, un livre éblouissant, sur un type qui sort de prison, qui va être un peu malfrat, manipulé et récupéré par les S.A. C’est très proche de Brecht, mais la langue me plaît davantage. De Louis Calaferte, le Requiem des Innocents, son premier livre, ouvrage magnifique… Parmi les surréalistes, j’ai beaucoup aimé Crevel. Je vais en oublier des kilos ! J’aime aussi Jarry. J’aime vraiment beaucoup Cendrars, et son grand roman Moravagine, ainsi que sa poésie en prose. Tu te construis aussi par rapport à ce que tu n’aimes pas. La Condition humaine, ça m’ennuyait. (Argh !!! Ndlr). Chacun va chercher ce qu’il veut là-dedans. J’aime bien les petits textes de Kafka. J’ai lu Proust en Afrique, dans un train, en troisième classe, j’étais tellement décalé que cela m’a plu. Giono, le Hussard sur le toit, ça j’aime, la poésie rurale, ça me gave… On est tellement dressé par l’école… Balzac, c’est surtout un livre, La Peau de chagrin. Quand je lis Le Lys dans la Vallée, je m’endors ! Et puis, il y a un auteur particulier qui est Victor Hugo, que mon père adorait, j’ai l’impression que je suis né dedans, et je n’arrive pas à le lire.

P : Ton père ?
Y : Oui, il était libre-penseur. Il a fait de l’entrisme au sein du PC quand le PC était clandestin, puis il est devenu «communiste révolutionnaire», il s’est rapproché des conseillistes hollandais, enfin, c’est d’une complexité extrême. Il est resté dans la clandestinité jusqu’en 1947.

P : Et en 1947, il a rejoint le PCI ?
Y : Non, il avait une formation de marxiste oppositionnel, mais a toujours eu des sympathies pour les surréalistes et les libertaires. Il a fait une sortie du politique en créant une discipline, avec d’autres gens, et en entrant au CNRS. Il pensait que la science pourrait continuer à émanciper l’homme. Il appartenait à l’aile gauchiste d’un syndicat qui affirmait que la «science est au service des travailleurs » et chaque matin, je me foutais de lui. Il était aussi contre le colonialisme.

A partir de ce moment, la conversation éclate, et on a désormais plus affaire à un dialogue qu’à une interview. Longue digression sur Genet, sur le «captif amoureux», et donc sur la Palestine. Avis divergents sur la CNT d’aujourd’hui, qu’Yves compare, au moins en ce qui concerne la jeunesse, aux JCR des années 70, etc.
Une chouette rencontre, un jour d’avril 2002, en plein soleil, à une terrasse de café du Marais.


Pluto que rien.

«Avec cette queue morte qui traîne dans mon dos, c’est dur de bien se tenir. Les mômes tirent dessus, et moi, je n’ai pas le droit de bouger pendant que leurs parents prennent la photo. Toute la journée, on m’agrippe, on me tripote dans le sens du poil, on me pince jusqu’au sang. Parfois, on me tâte l’entrecuisse pour voir de quel sexe je suis, en vrai. A force d’amour, ils en viendraient à me lyncher. Le plus pénible quand on mesure deux mètres cinquante, c’est de changer de place sans tituber bêtement. Ou de se faire un croche-patte en reculant sous la pression de la foule. Si je n’avais pas ce long nez creux au milieu de la gueule, je ne serais pas obligé de loucher ou même, en douce, de regarder par le trou de ma bouche, ce qui n’est pas permis. Ni de répondre quand on m’aboie dessus. » C’est un chien qui le dit, un clebs salarié s’entend.
«Ici, je me tiens coi vu que, dans mon contrat de travail, je n’ai pas l’usage de la parole. Ils ont acheté mon silence, alors je signe des autographes. A Marne-la-vallée, je suis l’un des plus connu, employé pour signer six cents fois Pluto par jour avec seulement trois doigts à chaque main.»
Sous-homme sandwich en hiver, hot-dog en été, José, chômeur réinséré à quatre pattes, touche 35 francs de l’heure à se faire valoir. «Si l’envie d’uriner me presse, je lève les deux bras au ciel. C’est un signe convenu avec les agents de sécurité pour qu’ils me retirent de la circulation. Ensuite, dans les coulisses en préfabriqué, un vigile m’ôte la tête caoutchoutée, le pelage synthétique, et je me dépêche aux toilettes. Quand le soleil tape trop fort l’après-midi, c’est pire qu’un sauna à l’intérieur, ça me démange tellement que je me délivrerais bien d’un grand coup de cutter. Heureusement, on m’autorise une pause toutes les demi-heures, sinon, j’étoufferais sous le masque, et Pluto ne saurait s’évanouir devant ses fans.»
Que José perde connaissance, c’est pourtant l’effet d’illusion recherché, mais par d’autres moyens. Maintenant que les camps de travail sont ouverts au public, les comédiens domestiques doivent suer sous leur seconde peau et se taire jusqu’à faire disparaître en eux la trace obscène du labeur. L’attraction moderne a sa loi : si tu veux abolir le prolétariat, donne-le en spectacle. »

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