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#15 - Mars 2007 : Keny Arkana propage la rage!
le 2/4/2007 15:59:11

La petite Marseillaise débarque, attention, ça décoiffe!

Peux-tu nous parler de ton parcours, de tes voyages, de ce qui a forgé ta conscience ?
Je vivais en foyer, à Marseille, et j’ai commencé à fuguer très jeune, à l’âge de 9 ans. Au départ, je me suis baladée dans ma région, ensuite en France, et puis dans toute l’Europe. Vers 15-16 ans, j’ai visité l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et quand j’ai eu 18 ans, j’ai voyagé en Amérique du Sud.

Tu vivais en squat pendant tes fugues ?
Ouais, mais tu sais, ce ne sont pas vraiment des squats. En Espagne, en Italie, ils ont des centres sociaux, des maisons communautaires. Il n’y a pas d’équivalent, ici, en France. Le premier lieu où j’ai été, c’était un lieu tenu par des Kurdes communistes, j’aimais bien…

T’as commencé à rapper vers l’âge de 12 ans, c’est ça ?
Vers 13 ans. Au début, je faisais du rap dans mon foyer, histoire d’y foutre le « waï ». Y’a rien de pire pour un éducateur quand un gamin lui répond en free style, en faisant des rimes, avec tous les autres mômes derrière qui braillent. En 1998, j’ai participé aux ateliers de La Friche, animés par Namor, et, là, j’ai rencontré d’autres gens qui partageaient ma passion. J’y allais deux fois par semaine, le foyer me donnait des permissions de sortie… Vers 15 ans, j’ai fait mes premières scènes, Namor m’a fait participer à ses concerts. Ça m’a tellement plu que j’ai arrêté mes conneries et que je me suis consacrée au rap. Par la suite, j’ai fait partie d’État-major, un gros collectif de 13 personnes avec des DJ, des graffeurs, des rappeurs. On a sorti un maxi, avec trois membres du collectif, mais, après ça, on a splitté, et j’ai tracé en solo.

Et maintenant, tu bosses avec qui, pour la musique, notamment ?
Pour la musique, je bosse avec plein de gens différents. Sur scène, DJ Truk, qui me suit depuis État-major, et Ray, mon backeur, m’accompagnent. Truk est aussi guitariste, ce qui nous permet de faire des morceaux guitare-voix. À Marseille, on est une grande famille de rappeurs, mais je fais pas vraiment partie d’un collectif, j’ai pas encore rencontré d’autres rappeurs qui pourraient me suivre dans mon délire.

Et tes influences musicales ?
J’écoute beaucoup de musique sud-américaine, de la cumbia villera, c’est la cumbia jouée par les Argentins du ghetto, une musique assez synthétique, assez bizarre. Et aussi beaucoup de salsa, de cuarteto, de reggae.

Tu fais partie d’un collectif qui s’appelle la Rage du peuple, tu peux nous en parler ?
À la base, la Rage du peuple, c’est un petit mouvement de citoyens énervés qui en avaient marre de refaire le monde sur un banc avec une bouteille de rhum et un pétard, et qui ont voulu passer à l’étape supérieure. Aujourd’hui, ça s’est élargi, en ce qui concerne nos activités, on bouge aux côtés des sans-papiers, contre les centres de rétentions, on s’est investi dans la lutte anti-CPE… D’ailleurs, quand la fac a été occupée, à Marseille, pendant le mouvement, on a proposé d’en faire un lieu autogéré, de convergences des luttes. En face de la fac, les sans-pap occupaient un bâtiment, on a essayé de faire le lien entre la lutte anti-CPE et la leur. Ça n’a pas marché, les étudiants se sont mis à flipper, c’était leur premier mouvement… On essaye de faire en sorte que les différentes luttes se rencontrent, ça nous vaut pas mal de critiques de la part de la LCR, du PCF, à Marseille… La Rage du peuple c’est un état d’esprit, ça ne nous appartient pas, on a des antennes dans d’autres pays, au Mexique, en Argentine, au Mali, en Mauritanie. Et j’essaye de retranscrire cet état d’esprit dans ma musique. Au niveau local, dans le quartier de Noailles, dans le centre-ville de Marseille, toujours sur des bases autogestionnaires, on fait passer l’information, on organise des fêtes, des repas, on tente de recréer un tissu social, enfin, nous, on appelle plutôt ça un tissu révolutionnaire. Par exemple, l’année dernière, pendant le Forum social de Bamako, ceux du collectif restés à Marseille ont monté un espace zapatiste au sein même du quartier pour relayer les infos, organiser des débats, sensibiliser les gens. On voyage pas mal, aussi, le but étant toujours d’informer les gens sur les alternatives que l’on peut rencontrer dans d’autres pays. Notre idée est de partir d’expériences locales pour arriver à créer des initiatives globales.

Vous avez développé des médias alternatifs ?
On est actif au sein du collectif Indymédia-Marseille. À une époque, on avait aussi un fanzine qu’on distribuait dans la rue. Mais, tu sais, le problème d’un collectif comme la Rage du Peuple, comme de beaucoup d’autres, c’est l’organisation, on a un peu du mal à avoir une discipline.

Et, toi, t’as monté un label ?
Pour l’instant, je suis chez Because Musique, mais j’aimerais monter une petite structure à côté, pour faire des trucs avec des groupes de mon quartier, avec les groupes que je rencontre et qui déchirent. Mais, bon, chaque chose en son temps, pour moi, c’est pas facile, d’autant plus que je suis pas vraiment douée pour l’organisation. Et puis, j’ai personne pour m’aider encore.

Et tu la verrais prendre quelle forme, cette structure ? Quelle place elle aurait dans le business de la musique actuelle ?
Encore une fois, un fonctionnement horizontal. Moi, j’ai opté pour un développement scénique. Faire de la scène, me tuer la santé à faire des concerts. Depuis le début, j’essaye de composer sans Skyrock, c’est l’heure de construire sans eux, de s’émanciper ! De faire un truc directement avec le public, on n’a pas besoin d’intermédiaires. Et même si ça prend plus de temps, c’est plus solide. À nous de récupérer notre mouvement. C’est pourquoi on monte une tournée de forums-concerts, qui n’a pas comme seul but de divertir les gens. J’ai la chance d’avoir un micro et je ne veux pas m’en servir seulement pour exprimer ma sensibilité artistique. Je rencontre plein de petits jeunes qui étaient à des années lumières du militantisme, ils ont écouté l’album, vu le documentaire et se sentent de plus en plus concernés. Mon but est d’aller vers ces gens-là et de faire en sorte qu’ils se connectent entre eux.

T’as fait un clip, pour le morceau « La Rage du peuple » où on voit pas mal d’images de manifs et de rencontres altermondialistes, t’as participé à des réunions ?
Les images dont je me suis servi pour ce clip sont soit des séquences que j’ai filmées, soit des images extraites de la « Quatrième Guerre mondiale », un documentaire réalisé par des Américains téléchargeable gratuitement sur le Net. Moi, j’ai été à Porto Alegre, à Bamako, l’année dernière, cette année, je ne pense pas pouvoir aller au Kenya, mais y’aura sûrement des gens de la Rage du peuple qui iront. J’ai aussi été aux Rencontres intergalactiques organisé par l’EZLN, l’année dernière.

Que penses-tu de la violence exprimée lors des manifs anti-G8, par exemple ? Ne crois-tu pas que c’est le seul moyen qui nous reste pour nous faire entendre ?
En fait, je ne crois pas que tu niques le système en voulant le détruire, je crois que tu le niques en construisant sans lui. Par l’autogestion, par des alternatives, si, demain, il n’y a plus de consommateurs, les multinationales s’effondrent, s’il n’y a plus d’électeurs, les politiques ne seront plus crédibles. Cela dit, oui, la résistance doit être radicale, on n’a plus vraiment le choix, faut être réaliste, on est dans l’urgence.

Que penses-tu de la révolution bolivarienne et d’Hugo Chavez, d’Evo Morales, de l’élection d’Ortega au Nicaragua ?
Je suis plus intéressée par Morales que par Chavez, en fait. Nationaliser, s’émanciper de Washington, c’est très important. Mais je pense que c’est le peuple qui doit construire ses propres alternatives, et non Chavez ou Morales, c’est à nous de reconstruire les choses et de créer des alternatives. Après, c’est clair, qu’en ce moment, ça bouge grave en Amérique du Sud, que ce soit au niveau gouvernemental ou de la base. Mais, au Venezuela, les grands exclus, comme les Indiens ou les paysans, sont toujours aussi marginalisés et réprimés depuis que Chavez est au pouvoir. Autant, dans les villes, il y a plein de choses qui se créent, autant dans les campagnes, c’est toujours aussi dur.

Tu parlais, tout à l’heure, de coopérative, tu peux nous parler d’expérience que tu connais, en France, notamment ?
Dans certaines villes de province, ça émerge doucement. À Marseille, il y a des coopératives qui descendent une fois par semaine pour vendre leurs légumes, leurs fruits, leurs poulets, etc. C’est pas encore très répandu, mais ça existe. L’idéal serait de connecter les épiceries de nos quartiers avec ces producteurs. Imagine si, demain, les épiciers ne distribuent que les produits des coopératives, on peut imaginer un boycott national des grands groupes, une grève de la consommation. Si on fonctionne de cette façon, on peut faire très mal au système, ne serait-ce que deux jours de grève nationale de la consommation, ce serait catastrophique pour eux. Il faut faire passer l’information sur les réseaux alternatifs, conscientiser les gens…

Que penses-tu des chanteurs de rap ou de rock qui appellent les gens à aller voter ?
Aujourd’hui, ça frôle un peu la démagogie, mais, bon, je trouve que c’est positif, quand même, que c’est une étape dans la conscientisation, mais il ne faut pas que ça s’arrête là. Rien que faire l’effort d’aller s’inscrire sur les listes électorales, pour un mec qui hier n’en avait rien à foutre de la politique, c’est déjà un premier pas. Même si, moi, je ne crois plus trop au vote, dans le sens où, aujourd’hui, je ne crois plus au rôle du pouvoir national face à la conjoncture économique mondiale. Et, puis, si le droit de vote avait le pouvoir de changer les choses, il serait interdit depuis longtemps. Cela dit, il faut que les gens s’intéressent au système dans lequel ils vivent, c’est quand tu connais les causes de tes problèmes que tu passes de la révolte à la révolution.

Que penses-tu du rassemblement de la gauche antilibérale, tu pourrais travailler avec eux ?
Ils me gonflent, ils ne savent pas s’organiser. De toute façon, droite, gauche, ils m’énervent tous. Par exemple, j’ai jamais vu autant de corruption qu’à la CGT, à Marseille, pendant le mouvement des sans-papiers, j’ai entendu des mecs de la CGT dire à des sans-pap : « Si tu nous files un petit billet, tu seras régularisé plus vite que les autres. » On était au premier rang, avec la Rage du peuple, on a pu voir que c’est la CGT qui a divisé le mouvement en essayant de le museler. Ils ont logé les sans-papiers dans un bâtiment de l’Office des migrations internationales en leur disant qu’ils pouvaient venir s’ils prenaient leur carte au syndicat. Le système a créé ses propres outils pour lutter contre lui, comme les syndicats, les partis… Même si je ne mets pas tout le monde dans le même panier, je ne crois plus au changement grâce aux outils institutionnels.

Pour revenir à ta musique, dans « Eh, connard », tu tailles aussi un costard aux travailleurs sociaux. Tu peux nous en parler ?
Ayant grandi en foyer, j’ai vu l’hypocrisie, du système français, pays des droits de l’homme, qui ne respecte pas les droits de l’enfant. Par exemple, quand tu drogues des gamins depuis leur plus jeune âge aux neuroleptiques, il ne faut pas s’étonner s’ils deviennent toxicomanes. Quand tu testes sur eux des médicaments qui ne sont pas sortis dans le commerce, tu ne respectes pas les droits de l’enfant. Sans parler des enfants de foyer qui fuguent un peu trop, et comme ils ne savent pas où les mettre, eh bien, ils les enferment en service psychiatrique pour adulte sous camisole chimique. J’ai voulu faire une petite dédicace, effectivement, à certains connards, directeurs de foyer, qui détruisent les gamins, qui fabriquent les gens qui vont finir en prison ou en psychiatrie, toxicomanes… Je leur fais passer le message qu’ils se sont trompés.

T’as un morceau, « Prière », tu t’adresses au « Seigneur », c’est qui celui-là ? Tu crois en Dieu ?
Je suis très croyante, sans religion, j’ai du mal avec les institutions religieuses et les dogmes qui vont avec. Je fais vraiment la différence entre la croyance et les dogmes qui ont pour but l’asservissement. Je suis plus spirituelle que religieuse. Il y a plein d’athées qui ont la foi, pour moi, la foi c’est croire, ça peut être croire en Dieu, croire en la vie, en l’énergie créatrice, en soi-même, croire qu’un autre monde est possible… La foi, c’est un peu cette croyance irrationnelle qui n’a pas vraiment de raison d’être mais qui t’anime et qui te pousse à avancer, qui fait battre notre cœur. Les religions et les livres sacrés ont été détournés de leur sens originel, ils devraient porter la paix, l’amour, l’égalité. D’ailleurs, je voudrais bien remettre dans son contexte le mot « mécréant ». Certaines personnes l’utilisent du haut de leur intégrisme pour fustiger les non-croyants, mais ce n’est pas le sens que lui donnent les livres sacrés où le mot « mécréant » est utilisé pour parler de ceux qui se disent croyants et qui prônent le mal et la haine.

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