SOMMAIRE
ARCHIVES PAR NUMEROS
CHERCHER DANS LE SITE

 


#18 - Mars 2009 : Maître Madj (Assassins Productions) se raconte...
le 12/5/2009 1:01:20

Il a grandi dans le Paname des années 80, on lui doit le single 11 : 30 contre les lois racistes. Maître Madj se raconte.

Intro : Un soir de la fin de décembre 2008, on retrouve Madj pas loin de chez lui, là-haut, sur le plateau de Romainville, à deux pas de l’endroit où un siècle plus tôt vivait la poignée d’illégalistes qui passera à la postérité sous le nom de « bande à Bonnot ». L’ancien manager d’Assassin, le militant communiste internationaliste revient sur son parcours, ses années 80 et 90. Il nous parle de musique consciente, des liens rap et rock, des quartiers populaires, et s’attarde sur la question palestinienne.


Question toute simple. Peux-tu brièvement te présenter ?
Je suis un enfant des années soixante. J’étais adolescent à la fin des années soixante-dix et pour exister dans la rue, en banlieue, à cette époque-là, en tant que môme, soit tu traînais avec ceux du quartier, qui pour beaucoup sont partis dans la petite délinquance (1978-1980, c’est le moment où l’héroïne arrive dans les quartiers populaires), soit tu adoptais une musique et un look et tu entrais dans un mouvement. C’est un peu caricatural mais c’était pas loin de ça. J’ai été très tôt séduit par l’école du rock’n’roll à l’anglaise et le mouvement teddy boy. Notre look était influencé par l’Angleterre, on allait chercher nos fringues là-bas. Notre musique, c’était le rockabilly US 50’s et les groupes anglais de revival, j’avais 16/17 ans. Je traînais aussi avec des gars d’ici (Les Lilas/Romainville, ndlr) qui étaient également dans le rock’n’roll. À Paris, tu retrouvais des mecs de toutes les banlieues, aux Puces, au Golf Drouot le dimanche après-midi. À 15 heures, t’avais 200 à 300 rockers à l’angle de la rue Drouot et du boulevard des Italiens. Je suis entré à fond là-dedans, et en me baladant dans Paris, j’ai rencontré des gens issus de ce mouvement et d’autres mouvances provenant d’Angleterre, cela a créé des liens. J’ai rencontré l’équipe des Halles sur l’embrouille qu’il y a eu à la sortie du concert de Sham 69 au Palace, en 1980. Il se trouve que Rue Montmartre, c’était un quartier traditionnellement juif mais c’était aussi là que se retrouvaient toutes les équipes des « tireurs » de Paris. J’étais là par hasard avec certains d’entre eux… Personne ne connaissait les skinheads et tout le monde a cru qu’il s’agissait de nazis. Cela a pas mal chauffé, et certains ont pu s’en sortir parce qu’ils n’étaient pas « blanc-blanc ». On s’est rencontrés comme ça, et de fil en aiguille, je me suis retrouvé à traîner aux Halles. Entre 1980 et 1984, j’ai dû y aller presque tous les jours. En 1982, j’étais déjà plus ted, j’étais passé à autre chose.

Comment tu as fait, toi, jeune rebeu, pour marcher avec les ted chez lesquels on retrouvait la frange la plus raciste des mouvements musicaux ?
Je n’ai jamais trop marché avec ce genre de mecs. Même si certaines équipes avaient déjà des positions bien définies de ce côté-là, ce qui le plus souvent rassemblait les gens, c’était la musique et le look, l’appartenance à un mouvement ; c’est ça qui fait que dans la rue, tu te retrouves. On a assisté au même phénomène dans le milieu skin, ce qui explique pourquoi les choses ont été aussi obscures. Les camps se sont définis tardivement, il y a eu toute une période où avant d’être politisé, t’étais d’abord skin. Le pire, c’est qu’à cause du drapeau sudiste, dont je me foutais pas mal, les Black Panthers nous couraient après ! À l’origine, tout ça, c’est surtout des histoires de mecs qui aiment le rock’n’roll et qui se battent dans la rue. Ensuite, oui, pour certains, les convictions d’extrême droite se sont affirmées.

Tu vieillis et tu évolues vers quel milieu ?
De 1982 à 1985/1986, je suis dans la scène punk, street-punk. J’apprends que les racines de ce mouvement viennent de l’Angleterre des 60’s. Je découvre les mods, auxquels je ne m’intéressais pas avant, parce qu’historiquement, les teds détestent les mods. Avec la culture skinhead, je découvre aussi une autre vision du reggae. J’explore des univers musicaux, le punk sixties américain, les Stooges, les Dolls, les racines du punk rock tout en écoutant beaucoup de street-punk, Cockney, Sham, Angelic, Peter & The Test Tubes Babies, Infa Riot… de l’anarchopunk comme les albums de Crass. Vers 1985-1986, je rentre dans le hip-hop par son côté le plus rock. D’abord les deuxième et troisième albums de Run-DMC et le premier Beastie Boys. À cette époque, dans le rap, il y a beaucoup de guitares avec des grosses boîtes à rythmes comme la TR 808 de chez Roland. Je savais déjà que c’était une culture de rue très puissante. La deuxième vague hip-hop m’a davantage parlé que la première, qui a concerné dès 82/83 des mômes de quatre à cinq ans de moins que moi. Si tu réécoutes le rap de 1985-1986, c’est beaucoup plus lourd. Le mot « rock » était très présent. Tu as un morceau d’LL Cool J qui s’appelle Rock The Bells, un autre de Run DMC qui s’appelle Rock Box.

Mais quand tu sors dans Paris, tu vas où ?
Où il y a des concerts, au Palace, à l’Eldorado, à l’Olympia, au Cirque d’hiver mais aussi au Gibus... Il se passe beaucoup de choses dans les squats, même si j’y vais moins. On assiste à la meilleure époque de ce qu’on a appelé ensuite l’alternatif. J’ai vu les Bérus pour la première fois au Parc de La Villette en chantier, au Dragon, lors d’un concert sauvage le 21 juin 1985. Et puis un peu plus tard, il y a le hip-hop avec le Globo…

Ton quotidien, c’était quoi ? Les études, le taf ?
Étudiant. Mais j’ai un parcours un peu compliqué, j’ai arrêté l’école en première, je suis parti à l’armée en 1981. En 1984, j’ai repris ma première dans une école privée, j’ai passé le bac en 1986 et j’ai entamé des études de sociologie à La Sorbonne. En même temps, un peu de taf : vendeur aux Puces, animateur de quartier à Pantin… Un mois après ma première rentrée universitaire, c’était la grève générale dans les universités.

Tu avais déjà une conscience politique ?
Elle se construisait. Mes parents avaient eu une activité syndicale à la CGT. Le mouvement ouvrier, c’est aussi mon histoire. Les cocos des Lilas ont essayé de me recruter à la JC en 1979, ils nous courtisaient. Mais en décembre 1979, je n’ai pas compris l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, et les militants du Parti communiste ont été incapables de m’expliquer cette entrave au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Vers 1982, j’ai revu un ancien surveillant de mon collège, il était étudiant en histoire-géo et militant trotskyste, au PCI. Il me vendait régulièrement Informations ouvrières, m’a expliqué la faillite et la trahison de la IIIe Internationale, la vie de Trotsky, la nécessité historique de la création de la IVe Internationale, il m’a invité à lire le programme de transition. J’ai adhéré au PCI après le mouvement de 1986, après avoir participé au comité de grève de ma fac, aux AG, aux manifs. J’y ai milité durant quatre à cinq ans. J’étais pas très loin le soir où Malik Oussekine a été assassiné. Mais j’avais repéré que le rapport de force n’était plus en notre faveur, que les dés étaient pipés, donc ce soir-là, on s’est cassés. Je me suis toujours dit que si ce mec était mort, c’était certainement parce qu’il était métèque et que finalement, les choses se jouent à pas grand-chose. Si j’étais resté, j’aurais peut-être été à sa place. À l’époque, il y a aussi eu un grand mouvement à la SNCF. C’était une période intense, une école politique. J’étais militant à l’Unef-ID, dans une tendance minoritaire, « Défense de l’Unef ». J’ai participé au congrès de Nanterre en 1988. Il y avait trois tendances, la « majo », une tendance minoritaire tenue par la LCR, et la nôtre. Il y avait des tractations incroyables, entre des militants de la tendance de la Ligue comme David Assouline, le futur responsable du PS, et d’autres de « la Majo » comme Alain Bauer, le consultant en sécurité de l’actuel ministère de l’Intérieur. Il avait déjà plus de 30 ans et il était encore dans un syndicat étudiant ! J’ai pu voir ce qu’était un vrai bureaucrate en les voyant agir. J’étais aussi militant du Comité national de défense des travailleurs immigrés (CNDTI), un réseau largement animé par le PCI. On était les seuls à faire des piquets de grève devant les centres de rétention, au Mesnil-Amelot notamment. Lors du congrès du syndicat étudiant, je suis monté à la tribune pour aborder la question des droits des travailleurs immigrés et faire voter une motion, et j’ai assisté à des manœuvres ahurissantes de tous ces beaux parleurs qui disaient défendre les droits démocratiques. Parallèlement à tout ça, j’étais toujours dans la musique, je sortais beaucoup. J’ai animé avec un pote qui s’appelait Mil l’émission Fusion dissidente sur Radio Beur (qui s’appelle Beur FM maintenant) pendant quatre ans. C’était une émission représentative de l’ensemble des cultures urbaines de l’époque. On a invité des groupes de rock (La Souris, les Bérus, Parabellum…) en même temps que tous les acteurs qui émergeaient de la scène hip-hop (NTM, Assassin, le mouvement Authentik, Dee Nasty, les graffeurs, les danseurs) et de la scène reggae. On laissait aussi une place au monde associatif. Une période intense…

C’est aussi l’époque qui suit la Marche pour l’égalité et la récupération des luttes immigrées par le parti socialiste, à travers SOS Racisme notamment. Quand rencontres-tu ceux qui constitueront plus tard le MIB ?
J’en croise certains dès 1987-1988, de même que les militants de l’agence IM’média (Mogniss Abdallah, l’auteur de J’y suis J’y reste, ndlr). Puis s’est constitué le Comité national contre la double-peine en 1990. J’apprends à les connaître véritablement vers 1992-1993, alors qu’ils sont encore rue de Nanteuil, avant qu’ils ne déménagent au 21, ter rue Voltaire. Je trouvais la démarche intéressante. J’avais déjà quitté le PCI, mais je continue, aujourd’hui encore, à penser que le marxisme est la meilleure grille de lecture du système capitaliste.

Tu te définis encore comme communiste ?
Au vrai sens du terme, bien sûr.

Un communiste, au vrai sens du terme, c’est un militant organisé…
C’est vrai, c’est vrai. C’est une contradiction.

Elle était facile, je sais… Quand entres-tu en contact avec Assassin ?
Pour faire vite, je les ai rencontrés lors d’une émission en 1989. En 1991, ils m’ont contacté parce qu’ils avaient un besoin pressant de management. Cela a été le début d’une aventure de presque quinze ans. En 1992, on a créé Assassin Productions pour sortir le premier album Le Futur que nous réserve-t-il ? Au-delà du côté organisationnel, je pense que j’ai amené tout le support idéologique, qui fait qu’on s’est distingué des autres groupes de rap de l’époque en ayant des liens de proximité avec les réseaux et les luttes. J’ai beaucoup participé à l’image du groupe, au marketing, à la manière dont on vendait nos disques.

Tu peux nous donner un exemple ?
Un exemple tout simple. Lors de la sortie du premier album, on a budgétisé la promo. Au lieu de se payer des pages de pub dans les magazines, on a préféré monter une équipe et aller coller 26000 affiches en un mois. Cela a marqué les esprits, c’était nerveux. On pouvait encore faire des collages sauvages dans Paris. C’était au moment des législatives de 1993 et on s’est retrouvés quelques fois en garde à vue. On collait trois affiches : « Le pouvoir ne sera pas dans les urnes mais dans la rue », « Le futur, que nous réserve-t-il ? » et « La censure est présente pourtant l’information circule. » On tournait à seize ou dix-sept mecs et quand les flics nous arrêtaient, ils nous demandaient à quel groupuscule on appartenait. Les affiches étaient seulement signées avec un « A ». On a plein d’anecdotes, comme un collage au Luth à Gennevilliers où on a dû se sauver parce qu’on était tombés sur une horde de fachos, trente ou quarante mecs lookés qui sortaient d’on ne sait où. On a essuyé aussi quelques embrouilles dans certaines cités. Enfin, une sacrée aventure…

Assassin Productions, c’était indépendant ?
Oui, sauf qu’on était aidé, à l’époque, par un producteur de spectacles qui s’appelait Jacques Renault, il est décédé maintenant. Il était propriétaire de La Cigale et il nous a filé un coup de main et on a beaucoup appris à son contact. Il a managé Zebda, les Rita Mitsouko, les Négresses vertes puis Manu Chao. C’était un businessman, mais il avait aussi l’envie de partir dans des aventures pimentées. Il sentait quelque chose chez nous.

Quels étaient vos liens avec Jean-François Richet, qui a sorti État des lieux en 1994 ?
Il nous contacte en 1993. Il nous envoie une lettre avec une VHS contenant un prémontage de son film, en demandant qu’Assassin compose sa bande-son. On a trouvé ça bien, et le groupe a participé à la musique bénévolement, parce qu’il y avait une fibre dans la manière dont c’était filmé et puis, il y avait une fraîcheur politique qui nous parlait. On a continué à se voir ensuite, mais les liens n’ont jamais été très forts.

Mais qui a eu l’idée de sortir 11 : 30 contre les lois racistes, au profit du MIB ?
C’est lui qui m’a appelé début 1997, on était en pleine période de lutte contre les lois Debré. Il a eu l’idée et j’ai apporté toute la logistique avec la contribution de Marie Audigier qui bossait chez Why Not/Crépuscule à l’époque. J’ai insisté pour que ce soit un disque dont les bénéfices aillent à ceux qui luttent. On a donc organisé à une rencontre avec le MIB. On a enregistré le disque quinze jours avant le concert « Justice en banlieue » en soutien au MIB, à La Cigale, en mars 1997. C’est donc un projet collectif entre Why Not/Crépuscule – Cercle rouge – et Assassin Productions. On a contacté tous les groupes, et ça s’est très bien vendu. C’est un disque historique et fondateur.

Assassin Productions, justement, ça dure jusqu’à quand ?
On a été à fond jusqu’en 1998-1999, puis, en interne, ça n’allait plus, nous n’avions plus les mêmes urgences ni les mêmes objectifs. On liquide tout en 2005. Aujourd’hui, avec Rockin’Squat, on ne se parle plus, on ne se voit plus, sans qu’il y ait eu de heurts, c’est ainsi. Mais je croise toujours Solo et Dawan… Cette aventure a été énorme, j’ai de grands souvenirs de studios, de tournées, c’était très formateur et très excitant à plein d’égards. Je pense qu’on a marqué notre temps. On a poussé des gens à s’investir, à entrer dans des réseaux, à devenir des acteurs sociaux et artistiques. Assassin avait un propos social et une démarche esthétique, un souci de performance artistique. Le propre des groupes qui nous ont fait kiffer, c’était de savoir allier discours politique et pratique artistique, tout en faisant de grandes chansons. Tu peux prendre White Riot des Clash, Public Enemy Number One de Public Enemy, tout ce qui nous donne des vibrations, c’est avant tout des grandes chansons. Le problème du rap français, c’est qu’on privilégie presque trop le fond par rapport à la forme. Artistiquement, à mon goût, ça ne suit pas. Les textes sont parfois beaux, mais ça rappe mal. Même La Rumeur, qui a été, à cet égard, un des groupes les plus intéressants de ces dernières années, ne me met pas une tarte artistiquement. Alors que je t’assure que quand tu voyais Public Enemy en 1987 à la Mutualité, tu prenais une baffe, c’était énorme ! C’était la même chose avec les Bérus, la première fois que je les ai vus, je me suis dis : « C’est quoi cette sauvagerie ? » Y’avait tous les mecs déguisés, pas de service d’ordre…

Et Casey ?
Elle a un énorme potentiel, du talent, une technicité, mais artistiquement, au niveau des musiques, ça pèche un peu. Dans le rap plus mainstream, un type comme Sefyu a une vraie attitude, une voix. Rohff aussi est un mec qui rappe bien. Mais là, je parle de la façon de rapper, pas du fond ni des textes. Mais finalement, je n’écoute pas de rap français et ce que j’écoute vraiment dans le rap, ce sont mes disques d’avant, mais j’écoute aussi du blues des années 1920/30, du early rock’n’roll des années 40, de la Soul 60’s et plein d’autres choses encore…

Recommencer à manager, ça t’intéresserait ?
Qui sait ? Mais pour l’instant, je ne vois rien de très excitant. Et puis, je ne peux plus partir dans une histoire avec la même innocence qu’il y a vingt ans. Outre les impératifs personnels, il y a toutes les étapes que tu grilles plus vite parce que tu as une connaissance et une pratique.

Avec la bande des 4 et Kalash, tu as fait un excellent morceau sur la Palestine : Guerriers sans armes. Tu penses quoi de ce qui se passe à Gaza en ce moment ? Et la confusion entre antisémitisme et antisionisme, dans les quartiers, à cause de mecs comme Dieudonné qui invitent Faurisson sur scène au Zénith, ça t’inquiète ?
Guerriers sans armes a été la dernière prod d’Assassin Productions et c’était finalement une belle manière de tirer sa révérence. Ce qui me rend fier, c’est que finalement quelques années après, hormis l’alchimie entre la musique et le texte, le sens politique de ce morceau est toujours d’actualité et que les événements d’aujourd’hui nous donnent malheureusement raison… À mon sens, la seule issue à cette situation c’est l’établissement d’un État unique, laïque et démocratique. Une Palestine où toutes les composantes religieuses, chrétiens, musulmans, juifs, auraient la garantie de pouvoir vivre à égalité des droits. Je ne concède aucune légitimité d’existence à l’État d’Israël qui n’est pas une démocratie mais un État religieux et colonial, qui bafoue les droits les plus élémentaires du peuple de Palestine. Les derniers développements et la situation actuelle à Gaza ne sont que la poursuite de ce processus d’oppression coloniale que les Palestiniens subissent depuis soixante ans. La confusion entre antisémitisme et antisionisme est certainement la chose qui profite le plus aux partisans de tous les obscurantismes car ça permet surtout de discréditer ceux qui s’opposent honnêtement à cette barbarie. Il ne suffit pas de reprendre les pires discours anti-juifs sur le fameux « complot » ou d’expliquer que le judaïsme « contrôlerait le monde », et de remplacer « juif » et « judaïsme » par « sioniste » et « sionisme » comme on peut l’entendre parfois aujourd’hui… Pour certains, c’est par ignorance ou bêtise, pour d’autres, c’est de manière bien plus consciente et vicieuse. Ça ne sert en aucune façon la lutte du peuple palestinien. Dieudonné et ses conneries, je n’en ai rien à foutre mais ce qui m’inquiète là-dedans malgré tout, c’est que d’une part c’est la banalisation d’un discours qui nous renvoie à certaines heures sombres de l’histoire du XXe siècle et que finalement, ça alimente un des mythes fondateurs d’Israël selon lequel le sionisme serait héritier moral des souffrances du peuple juif et notamment des victimes de l’holocauste. Comme j’aime le répéter à qui veut bien l’entendre : pour moi les héritiers des révoltés du ghetto de Varsovie, ça n’a jamais été les soldats israéliens mais les enfants de l’Intifada !

Tu penses quoi de l’évolution de certains mouvements des quartiers ? Repli communautaire, place laissée à la religiosité…
À partir du moment où il n’y a pas une ligne politique définie, des objectifs, une base de réflexion et d’adhésion communes autour d’un projet de société, il est difficile de concentrer les gens. L’identitaire prend le pli sur le politique. On est dans une situation de crise. La volonté organisationnelle des milieux prolétariens et sous-prolétariens issus des quartiers populaires de la fin des années soixante-dix s’est évaporée. Il faut se souvenir qu’il y avait une tradition ouvrière encore très présente dans les quartiers. Il y avait un ancrage du mouvement ouvrier dans le champ lexical comme dans la volonté de s’organiser. Un mec de banlieue qui a aujourd’hui 25-30 ans et qui n’a pas un peu lu ou étudié a grandi dans la pire des décompositions, avec l’absence totale d’organisations. Quand j’étais ado, ici, c’était la banlieue rouge. Aujourd’hui, qui tient le terrain ? Quelques religieux ? Ceux qui pratiquent le repli identitaire ? Le MIB qui à un moment a été investi d’un rôle historique, a peut-être raté quelque chose, il aurait fallu être plus structurés, se fédérer. Je suis assez désabusé, c’est le vide, le néant. Mais les mouvements de fond peuvent aussi se construire sur des choses qu’on ne palpe pas, dans l’action, dans la lutte. Tant qu’on ne s’interrogera pas sur la société qu’on veut, on sera toujours dans le bordel, fatalement.




Format imprimable Envoyer cet article à un(e) ami(e)
ARTDESIGN BY NLH$(tm)
 no copyright - reproduction vivement conseillée, en citant la source.