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#18 - Mars 2009 : Dieudonné, Soral, Kémi Seba: les nouveaux antisémites.
le 12/5/2009 1:05:34

Les nouveaux antisémites

L’antisémitisme fait partie intégrante du corpus idéologique de l’extrême droite. Historiquement, il fait figure de mythe fondateur pour cette famille politique. Néanmoins, l’objet de notre article n’est pas de revenir sur l’antisémitisme brandi jadis par l’Action française et repris en l’état ou en partie par des mouvements nationalistes traditionnels, mais de nous pencher sur l’irruption d’un antisémitisme revisité par la rencontre de différents schémas de pensées issu de l’antisionisme radical ou de l’islamisme. Pour ces structures, l’antisémitisme apparaît comme un socle structurant l’identité du groupe. Surfant sur la crise économique, le repli communautaire, l’abandon des quartiers populaires et le déclin des solidarités de classe, ces groupes entendent rencontrer un écho parmi les populations paupérisées en désignant le « Juif » comme le responsable de la situation. La guerre contre le sionisme est présentée comme l’enjeu majeur de la lutte en faveur de l’émancipation. Ici, l’emploi du terme « sionisme » se révèle un cache-sexe sémantique régurgité à l’envi désignant les Juifs en général. Sous couvert d’un pseudo-discours antisystème, les nouveaux antisémites se présentent comme des « rebelles » et entendent occuper le terrain dans les quartiers comme sur la Toile. Panorama.


1) Égalité et Réconciliation.
Difficile d’évoquer E&R sans prendre en considération le curriculum vitae de son fondateur : Alain Soral. Né en 1958, cet essayiste, sociologue autoproclamé, provocateur des plateaux télés, ancien membre du Parti communiste, a été remarqué dès 1993 pour ses prises de position rouge-brun1. Malgré son sexisme et son homophobie affichés, sa posture antisystème a un temps fait illusion. Il est l’un des premiers soutiens de Dieudonné après le sketch du rabbin, et forme politiquement le comique. Ils participent ensemble à la liste EuroPalestine en 2004. Les responsables de la liste seront d’ailleurs contraints de prendre leurs distances avec eux. En cause, les propos antisémites tenus par Soral, pour lesquels il sera condamné2. Il participe au voyage de Dieudonné au Liban. Il décrira l’union des différentes forces libanaises face à Israël : Maronites, PSNS3 et Hezbollah4. Cette découverte l’a inspiré au point de vouloir fédérer rouges-bruns, extrême droite et communautaristes contre le système, le mondialisme ou le « sionisme » ! Soral s’est habilement rapproché de Marine Le Pen. Il est devenu en 2005 une éminence grise du FN. Son parcours s’inscrit dans le climat de luttes intestines qui règne au sein du parti à la veille de la succession programmée de Jean-Marie : Marine coupe les têtes des principales tendances. Le FN cesse d’être un conglomérat de tendances opposées réunies le temps d’élections pour se scinder en deux, selon J-Y Camus, avec « une [tendance], qui reste fidèle au nationalisme de l’État-nation et peut évoluer vers une conception multiethnique de celui-ci (c’est l’orientation de Marine Le Pen); et l’autre, qui se réclame d’un nationalisme européen, fondé sur l’Europe des régions et des ethnies, totalement anti-intégrationniste et islamophobe5 ». E&R est fondé par Soral en juin 2007, il s’adjoint les services de deux anciens du Liban : Georges et Chatillon, et de deux ex-gudards, Penninque et Mahé. L’association se veut à la fois une pépinière au service du FN et un mouvement développant une doctrine nouvelle et autonome qui réorienterait le discours vieillot de l’extrême droite vers l’électorat actuel. Le mouvement drague à gauche : Soral a confirmé qu’E&R est « un peu6 » l’héritier du Cercle Proudhon7 et ouvre résolument ses portes à tous les communautarismes prônant « un nationalisme français, assimilationniste mais non métisseur ».
Les deux universités du mouvement ont compté parmi leurs invités des figures aussi diverses que Le Pen, Dieudonné, Christian Bouchet (animateur du site vox-NR), Serge Ayoub8 (« Batskin »), Jacques Cheminade, représentant Lyndon Larouche, politicien rouge-brun nord-américain, Franck Timmermans, dirigeant du Parti populiste fondé par d’anciens militants du FN mais aussi « un chrétien libanais partisan du général Aoun, [...] de jeunes beurs radicalisés, [...] quelques islamistes dont un salafiste [...] partisan du FN au nom du séparatisme communautaire9 ». Le discours « anti » se construit en creux : la posture victimaire nécessite un adversaire unique. Le mouvement professe ainsi que les politiques français sont contrôlés par les USA et derrière eux, par Israël10. Le socle théorique qu’il propose offre à l’évidence une forme de nouvelle voie qui agrège en un corpus confus certains éléments idéologiques issus de l’extrême droite traditionnelle et privilégie cependant des pratiques neuves, notamment en termes d’alliances. Plus profondément, ce sont les bases du nationalisme tel qu’il a été pensé et porté en France depuis plus d’un siècle qu’il réinterroge. Il recherche l’« union sacrée de la gauche du travail et de la droite des valeurs » et lui oppose le manque de moralité des libertaires, alliés au capitalisme mondialisé. Il valorise la nation, seule capable de « protéger le peuple de la violence du libéralisme mondialisé et de la tentative hégémonique de ce mondialisme comme mouvement politique11 ». Soral considère les Français « d’origine étrangère » au même titre que les Français « de souche », comme des victimes du pouvoir financier qui les a importés comme main-d’œuvre à bas prix pour casser les acquis sociaux des Français. La notion de république, systématiquement accolée à celle de nation, lui permet aussi d’élargir la notion de peuple français traditionnel à l’ensemble des détenteurs d’une carte d’identité en y incorporant les enfants de l’immigration. C’est principalement en ceci qu’il rompt avec l’un des piliers idéologiques de l’extrême droite : le droit du sang. Conscient du potentiel électoral offert par les Français issus de l’immigration, il souhaite les assimiler à la République, tout en refusant le métissage (« la destruction de toutes les différences12 »). Son projet est une « république des communautés ». Les victimes de ses ennemis sont ses alliés, or « il y a des lobbies qui poussent [...] à la ratonnade. Le bouc émissaire a changé, aujourd’hui, c’est le Maghrébin13 ». Il s’oppose d’ailleurs à la stratégie d’une partie de l’extrême droite qui tend à agiter la menace islamiste. Afin de cimenter cette alliance, il cherche à définir un ennemi commun protéiforme et impalpable, à la fois trotskyste mondialisé, « sioniste », impérialiste, atlantiste, etc. Ce champ lexical, ainsi que la référence permanente au sionisme laisse penser que cet ennemi n’est pour E&R pas si flou que Soral le laisse entendre… Mais peut-être se souvient-il de sa condamnation en 2007, et son courage politique, plastronné sur tous les plateaux de télé, a ses limites.

1 Corédacteur avec Marc Cohen et Jean-Paul Cruse de l’appel « Vers un front national » paru dans L’Idiot international.
2 « On cherche à obtenir de la part des gens qui sont dans les médias un soutien inconditionnel à Israël [...]. En gros, c’est à peu près ça leur histoire, tu vois. Ça fait quand même 2 500 ans, où chaque fois qu’ils mettent les pieds quelque part, au bout de cinquante ans, ils se font dérouiller. »
3 Parti syrien national-socialiste, d’inspiration nazie.
4 Soral, entretien à radio Courtoisie, le 19 septembre 2006.
5 CAMUS (J-Y), cité in D. SEVERNAY, Ce n’est plus Jean-Marie Le Pen qui dirige le Front national, Rue89, 17 novembre 2008.
6 « Ce soir ou jamais », France 3, 12 novembre 2007.
7 Cercle de réflexion qui réunissait, au début du XXe siècle, maurrassiens et syndicalistes révolutionnaires sur fond d’antisémitisme.
8 S’est désolidarisé l’année suivante en faisant main base sur le local/bar d’E&R. Il pensait que « tout axer » sur l’idée que « le nationalisme serait ressourcé par l’immigration » était une erreur.
9 CAMUS (J-Y), Actualité juive, 3 octobre 2007.
10 Rivarol, extrait : « Sarkozy [...] est un pur agent néoconservateur, le candidat des républicains en partie financé par de puissants lobbies américains. N’est-il pas allé à New York rencontrer les dirigeants de l’AIPAC (American-Israël Political Action Committee ? [...] Son premier voyage officiel après cette prise de pouvoir [au sein de l’UMP, ndlr] fut aussi pour l’État d’Israël. »
11 « Ce soir ou jamais », France 3, 1er novembre 2007.
12 Alain Soral, conférence à Fréjus, 23 septembre 2008.
13 Ibid.

2) Dieudonné : chute libre dans l’antisémitisme !
Depuis l’histoire du fameux sketch, Dieudonné enchaine les dérapages frôlant l’antisémitisme et les rapprochements avec l’extrême droite. De déclarations en fréquentations douteuses, « l’humoriste » a progressivement franchi la ligne jaune. En 2004, il participe à la campagne EuroPalestine avant d’être exclu par le collectif qui lui reproche sa promiscuité avec Alain Soral et Ginette Skandrani. Dès lors, rien ne pourra arrêter sa fuite en avant et l’escalade vers l’antisémitisme. Après avoir parrainé le site les Ogres, Dieudonné s’affiche aux côtés de Jean-Marie Le Pen à la fête des BBR de 2006. Il poursuit sur sa lancée en participant à un voyage au Liban avec Soral et sa clique. Il n’hésite pas, en grand mécène, à mettre son théâtre de la Main-d’or à disposition de Kemi Seba ou d’Égalité et Réconciliation. Malgré de multiples sketches contre les religions, il organise le baptême et le parrainage de sa fille par Jean-Marie Le Pen à l’église traditionaliste de Saint-Éloi. Le 26 décembre 2008, à l’occasion d’une représentation au Zénith, il sombre définitivement. Devant 5000 personnes, il invite le négationniste Robert Faurisson à monter sur scène. Au cours d’une mise en scène macabre, un technicien habillé en déporté juif portant une étoile de David sur la poitrine remet à Faurisson « le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Désormais, Dieudonné aura du mal à faire pire…

3) « La banlieue s’exprime » : farces et attrapes sémantiques.
« Je préfère parler avec un raciste intelligent qu’avec un antiraciste idiot. Et Le Pen n’est ni raciste, ni idiot1. » Qui peut bien avoir prononcé de telles inepties ? Un cadre du Front national dans la bataille interne qui fait rage ? Pas du tout ! Ces propos tenus en 2006 dans l’hebdomadaire d’extrême droite Minute sont ceux de Moualek Ahmed, actuel président de l’association La banlieue s’exprime (LBS). Âgé de 37 ans, Moualek Ahmed a été en 2007 candidat d’un parti obscur dont le président, Jean-Marc Governatori, est un ardent défenseur des petits porteurs et patron de nombreuses PME. Vitrine d’une soi-disant parole de banlieue, LBS n’a d’existence réelle que son site Internet – dont les « articles » publiés à fréquence régulière, prennent tout pour sujet sauf la banlieue. L’association a d’ailleurs une conception toute particulière de celle-ci, la réduisant à une question « d’appartenance ethnique », au lieu d’interroger sa problématique sociale. LBS fait partie des dizaines de satellites de la nébuleuse Dieudonné. Son parrainage par l’« humoriste » est officialisé dans une vidéo publiée sur le site les Ogres, dont Moualek est également responsable. C’est encore le président de LBS, qui accompagne Dieudonné, Soral, Meyssan, et Chatillon au Liban. Le monde est petit : le théâtre de la Main-d’or, appartenant à Dieudonné est le point de rencontres de plusieurs groupes dont l’obsession est officiellement le « sionisme »; il vient d’ailleurs d’être adopté comme point de ralliement officiel d’E&R. Les « articles » paranoïaques publiés sur le site LBS frôlent le dérapage permanent. Moualek Ahmed en a même profité pour débattre avec Kemi Seba, qui entretient une approche différente du modèle d’intégration (cf. lexique). Cependant, loin de la question palestinienne, le salut, pour lui, viendra le jour où le Crif cessera d’être2. Ce discours, qui jongle aisément entre antisionisme et antisémitisme n’est certes pas nouveau à l’extrême droite, mais tout comme le changement de discours du FN en 2007, qui offre une subvention financière en pleine crise à Dieudo, LBS s’adresse à une frange particulière de la population, sur une question essentiellement identitaire. LBS prône le mélange des contraires, entretient de vifs paradoxes, amalgamant communautarisme et principes républicains (notamment en organisant des campagnes d’inscriptions sur les listes électorales chapotées par des « référents » des quartiers3) et tente de tirer profit d’une crise identitaire résurgente afin d’y apporter sa solution : qu’importe la construction politique et cohérente d’une vraie structure, LBS tente de nous faire croire que le monde est séparé en deux : d’un côté, les Noirs et Arabes qui sont tous musulmans, et de l’autre côté le Crif et consorts.

1 Minute, 13 décembre 2006.
2 Conseil représentatif des institutions juives de France.
3 Le Parisien, lundi 6 février 2006.

Lexique.

Kémitisme : le kémitisme est une résurgence de la religion de l’Égypte ancienne. Il faut distinguer deux types de kémistime, le premier, néopaïen, et le deuxième, panafricain, dont se réclamait la Tribu Ka, affirme que la pensée kémite est à la source des plus grandes religions monothéistes d’aujourd’hui.

Afrocentrisme : l’afrocentrisme est une mythologie raciste et réactionnaire. Cette notion suggère que rien d’important ne s’est produit dans l’histoire des peuples noirs depuis le temps des pharaons, rendant ainsi futile l’histoire des Noirs américains. L’afrocentrisme insiste sur l’Égypte, ce qui est, pour le dire crûment, complètement absurde. (Clarence E. Walker).

Suprématisme : doctrine fondée sur la supériorité de personnes suivant leur couleur de peau. Prône une séparation entre les « races ». Les plus connus parmi ceux qui se revendiquent suprématistes sont le KKK aux USA ou la Génération Kemi Seba, à ses débuts.

Assimilationnisme : cette approche a pour but de gommer tout particularisme culturel et religieux, et de faire en sorte que les minorités adoptent la culture du pays, y compris en l’imposant. Une sorte de contrat social et civique passé, qui supplanterait les origines, appartenances et laisserait de côté la question « identitaire ».

Ethnodifférentialisme : Antithèse de l’universalisme abstrait, cette théorie prône la reconnaissance d’un héritage culturel propre à chaque « peuple » qui se doit d’être reconnu et préservé. À la différence du suprématisme, aucune hiérarchie dans les ethnies n’est développée, mais « l’identité » est tellement forte que les brassages culturels et religieux sont rejetés.

4) Le Mouvement des damnés de l’impérialisme.
Petit retour en arrière. Mai 2006, une trentaine de militants de la Tribu Ka débarquent rue des rosiers, quartier juif parisien, et déclarent ouvertement la guerre aux groupuscules d’extrême droite sioniste. Déferlement médiatique, la machine s’emballe, la Tribu Ka a réussi son coup et parvient à faire parler d’elle. Jusqu’ici, la Tribu Ka cantonnait son activité à la tenue de réunions informelles interdites aux « leucodermes » (Blancs), aux Juifs et aux Arabes, et ne rassemblait pas grand monde hormis une trentaine de mecs probablement recrutés pour leurs gabarits plutôt que pour leurs capacités intellectuelles. Objet politico-mystique non identifié, la Tribu Ka, par l’intermédiaire de son leader autoproclamé, le Fara (guide) Kemi Seba, se réclame du kémitisme et de l’afrocentrisme. Cocktail idéologique hasardeux. Ils revendiquent l’héritage spirituel de Malcolm X, des Black Panthers et de Marcus Garvey revus et corrigés à la sauce suprématiste noire. La Tribu Ka connaît une disparition précoce, rapidement inquiétée par la justice qui ordonne sa dissolution pour incitation à la violence et à la haine raciale. La Génération Kemi Seba prend le relais et amorce sa mutation. GKS se définit principalement comme une organisation « antisioniste », c’est pourquoi une petite frange de l’extrême droite française (notamment le Renouveau français1) lui fait des œillades. Composée principalement de militants noirs, elle annonce son intention de présenter une liste aux élections municipales de Sarcelles. Objectif avorté, la GKS ne parvient pas à dépasser le stade groupusculaire. En avril 2008, le groupe est condamné pour reconstitution de ligue dissoute. Les déboires judiciaires n’entravent pas l’acharnement de Kemi Seba qui voit ici l’occasion de tirer avantage de ce nouveau revers, de repenser totalement l’organisation et son discours public. Il impulse conséquemment le MDI avec la volonté de structurer le mouvement et de le doter d’une orientation « rationalisée ». Stellio Capo Chichi – alias Kemi Seba – n’en est d’ailleurs pas à son premier virage théorique. Après un passage par la Nation de l’Islam puis un dérapage dans le kémitisme (il déclare alors que l’Islam est une secte lors d’un meeting à Rosny-sous-Bois, en 2005), sa trajectoire opportuniste le pousse finalement à se convertir en juillet 2008. Le MDI est une organisation revendiquant l’ethnodifférentialisme, ouverte à tous ceux qui cherchent à se regrouper pour lutter contre le « sionisme », quelles que soient leurs origines. Le mouvement se structure autour d’un bureau composé d’une demi-douzaine de membres ayant chacun en charge un secteur d’intervention. Parmi ces derniers, nous retrouvons Boris le Lay, au poste de chargé des relations extérieures, girouette animatrice du blog « le réveil des indigènes » qui est passé sans transition de la défense des intérêts d’Israël en qualité de président de Breizh Israël à la haine du sionisme2. Afin de se parer d’une envergure nationale de façade, le mouvement désigne une petite dizaine de responsables d’antennes régionales et locales. L’implantation dans les quartiers semble être la priorité du mouvement. En septembre 2008, Banlieues anti-système (BAS) fusionne avec le MDI. Soumayya Sekhmet Fal est nommée à la tête du secteur banlieue et responsable des Jeunesses Kemi Seba dont l’objectif est de recruter et d’intégrer les jeunes des quartiers. Seyf Awa, quant à elle, rejoint la direction de la branche panarabe qu’elle coanime avec Siddiq Seth, « spécialiste » de la question palestinienne. Pour compléter le tableau, le MDI a également mis en orbite une branche panafricaine chargée d’animer le mouvement sur les problématiques identitaires noires. Au regard de la structuration du mouvement, l’objectif de conquérir les quartiers est indéniable. Pour l’instant, quelques cellules faméliques revendiquent leur existence dans un nombre très limité de communes. Cependant la capacité de mobilisation du MDI a été multipliée par cinq en deux ans. La stratégie employée est simple : agiter la théorie du complot, déverser sur la Toile des vidéos expliquant que le « sionisme » est à l’origine de tous les maux : crise financière, écrasement du peuple palestinien, humiliation des Arabes, néocolonialisme au Maghreb débouchant sur la déstabilisation de l’économie, le chômage des jeunes et l’émigration ; que les Juifs ont été les initiateurs de l’esclavage des Noirs… En parallèle, le MDI organise des meetings dans les quartiers, des prises de parole sauvages à Châtelet et des rassemblements lors de ses multiples comparutions judiciaires. Indéniablement, le discours du MDI s’est radicalisé alors que Siddiq Seth explique que « c’est parce que nous avons le même ennemi que nous allons nous unir et marcher ensemble quitte à faire couler notre sang jusqu’à la mort et éradiquer le sionisme dans nos pays respectifs3 ». Soumayya Sekhmet Fal estime que la « Jeunesse Kemi Seba, n’ayons pas peur des mots, c’est la jeunesse […] qui veut prendre les armes pour abattre radicalement le système, qui veut prendre les armes pour éradiquer une bonne fois pour toutes le sionisme4 ». Le tribun Seba, quant à lui, ne s’embarrasse pas de circonvolutions oratoires en affirmant : « Le sionisme est le sida de l’humanité5. »
En terme d’alliances politiques et religieuses, le MDI ignore les contradictions pourvu que le préalable à toute entente réside dans la haine profonde et commune du « sionisme ». En mai 2008, le mouvement co-organise un rassemblement à Paris avec la Droite Socialiste contre la politique militaire française en Afrique. En août, Kemi Seba se déplace au centre Zahra. Au cours de son entretien avec Seyyed Yahia Gouasmi, président du centre et de la fédération des chiites de France, structure proche des Iraniens, le leader du MDI fera l’éloge du Hezbollah avant de faire part de son « profond sentiment de respect » pour le président iranien6. En septembre, « les ethnodifférencialistes » poursuivent sur cette voie et appellent à la mobilisation pour « la journée mondiale de Jérusalem ». Véritable conglomérat « d’antisionistes » plus que douteux, la manifestation interdite par la préfecture devait réunir indistinctement le MDI, la fédération des chiites de France, le Centre Zahra, le Parti des musulmans de France de Latreche7, la Plume et l’Olivier de Ginette Skandrani8 et la Droite Socialiste…

1 Alain Ka ou Tribu Soral, Reflexes, 4 décembre 2006.
2 De l’oxymore en politique, Reflexes, 10 juin 2008.
3 Vidéo MDI, branche panarabe, du 21 octobre 2008.
4 Le Monde, 23 septembre 2008, L’alliance des extrémistes noirs et blancs.
5 Vidéo du 24 octobre 2008, conférence de presse au théâtre de la Main-d’or suite à l’annulation de la Journée mondiale de Jérusalem en présence de Kemi Seba, Seyyed Yahia Gouasmi et Dieudonné.
6 Vidéo du MDI avec le Hezbollah contre le sionisme.
7 Latreche arrive à faire parler de lui en 2003 en organisant avec quelques nationalistes révolutionnaires européens une opération « bouclier humain » en Irak. Le leader du PMF publiera avec Skandrani Le Manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon qui « regorge de fantasmes antisémites » d’après l’observatoire du communautarisme.
8 Membre fondatrice des Verts, Ginette Skandrani est exclue du parti pour sa proximité avec les milieux négationnistes en 2005. En 2007, elle était membre du bureau de campagne de Dieudonné pour la présidentielle.

Banlieue Anti-Système.
BAS naît en 2008 de la volonté de deux jeunes femmes, Soumayya Sekhmet Fal et Seyf Awa de rassembler les jeunes des quartiers sous les bannières de « l’antisionisme » et de l’anti-impérialisme. L’association publie un manifeste censé dresser un constat sur l’état des banlieues et l’histoire de l’immigration en rupture avec le discours de victimisation. Elle tente de fédérer autour d’elle par le biais d’outils de médiation nouveaux, notamment en instrumentalisant le rap. La courte histoire du BAS se résume à une prise de micro forcée à l’antenne de Génération 88.2 pour dénoncer la dérive mercantile du hip-hop qui constitue son principal fait d’armes, à la tenue d’une conférence à Evry, d’un débat sur « l’essence du rap » dans le XVIIIe arrondissement et d’une interview accordée à Égalité et Réconciliation. Cette interview officialise le rapprochement opéré entre BAS et une fraction de l’extrême droite. L’organisation met d’ailleurs carte sur table lorsqu’elle affirme que « malgré les désaccords idéologiques, [ils se retrouvent] sur leur volonté intrépide de rompre avec ce système inique qui est incarné par l’hydre atlanto-sioniste…». La lutte contre « le sionisme » apparaît dès lors comme le fil conducteur de l’association définissant ses alliances et son discours. Les effectifs de BAS se bornent finalement à deux oratrices et une poignée de militants agrémentés d’une poignée de rappeurs inconnus. La principale force de BAS réside dans la détermination de ses deux porte-parole. En septembre 2008, BAS est logiquement absorbée par le MDI. Cette OPA amicale est motivée par l’objectif de concentrer les forces au sein de « l’unique cellule de lutte et de résistance directe à l’empire sioniste en France1 ».

1 Site de BAS.

5) Droite Socialiste.
C’est en mai 2008 que la Droite Socialiste apparaît au grand jour lors du traditionnel défilé du 1er mai. Leur existence en tant que mouvement organisé prend initialement consistance dans des modes d’apparition troubles aux partenariats déroutants : une présence remarquée au Congrès nationaliste du Renouveau français ou un appel à manifester contre la présence de l’armée israélienne lors du défilé du 14 juillet qui sera finalement interdit par la préfecture. La Droite Socialiste frappe les esprits le 8 mai dernier, en coorganisant avec les troupes de Kemi Seba un rassemblement pour le retrait des militaires français d’Afrique et d’Afghanistan. Plus que le message confus, c’est l’image donnée par le groupe qui interpelle, avec un look paramilitaire élaboré, qui dote la DS d’un apparat nostalgique plus que douteux. Boris le Lay, par ailleurs membre du MDI, semble être la cheville ouvrière du rapprochement opéré avec le MDI. La proximité idéologique sur la question « antisioniste » ne pouvait que faciliter la chose. Depuis les deux structures ne se quittent plus. La tête pensante de la DS est Thomas Werlet, porte-parole et rédacteur d’articles sur le blog de l’organisation. Ce blog est la principale source d’information sur l’idéologie du groupe : radicalement « antisioniste », la DS semble obsédée par la thèse du complot juif. Elle a depuis peu amorcé un rapprochement avec la Gauche Nationale. Forum et communiqués communs témoignent de cette proximité structurelle et idéologique. On peut considérer que la DS développe une identité politique qui se rapproche du national-socialisme. À l’instar d’une frange de l’extrême droite radicale actuelle, elle teinte ses discours d’un pseudo-altermondialisme, se revendique d’une lutte contre le capital aux relents « d’antisionisme ». Son logo n’est pas sans rappeler celui de la Légion des volontaires français (LVF). Dans les faits, la DS n’est composée que d’une trentaine de militants « paumés » fantasmant sur American History X : le groupe rassemble quelques jeunes naziskins (dont certains ont fait les frais d’une mauvaise rencontre avec des antifas à l’été 2007). Parmi ses membres figurent également des individus qui tombèrent autrefois sous le coup d’une « fatwa » de Kemi Seba ! Celui-ci les menaçait explicitement dans une vidéo consécutive à l’agression dans le métro d’enfants noirs. Nomad 88, la branche dure du groupe chargée du SO, ouvertement bonehead, est devenue célèbre fin mai 2008 en faisant la une de la presse à faits divers. Des membres de la branche ont été interpellés après avoir ouvert le feu sur un groupe de jeunes dans une cité d’Évry, ainsi que pour la détention d’armes de guerre, alarmant flics et médias sur cette nouvelle génération néonazie… Dernièrement, la DS a décidé de changer de nom et de s’appeler Parti solidaire français (PSF), clin d’œil évident au PSF des années trente, celui du colonel de La Rocque.


L’irruption de groupes d’extrême droite ravivant les vieilles lunes de l’antisémitisme comme socle structurant leurs discours et actions est un phénomène à prendre en compte dans nos pratiques militantes. Comme nous l’avons vu, ces groupes parviennent à dépasser leurs contradictions, à travailler ensemble de manière régulière ou occasionnelle. En se positionnant comme les seuls rebelles face au « système », ces mouvements renouent avec un discours teinté d’anticapitalisme et d’antisionisme qui cultive une ambiguïté malsaine. En désignant les « Juifs » comme responsables de la crise, ces associations entendent souffler sur les braises encore vivaces d’un antisémitisme historique qui ne demande qu’à reprendre corps dans la société française et sur fond de conflit israélo-palestinien parmi les populations issues de l’immigration. Le délitement des solidarités de classe remplacées dans certains quartiers par un repli communautaire ou individualiste dans un contexte de destruction des droits sociaux est un terreau propice au développement de telles idéologies. Pour contrer ces groupes, la diffusion d’information antifasciste articulée avec une intervention militante de terrain dans les quartiers, sur des bases de luttes des classes, semble incontournable. La création ou le renforcement de collectifs de luttes pour la régularisation de tous les sans-papiers, contre la précarité, pour l’accès à un logement décent, contre les discriminations ou les violences policières sont autant de moyens de créer du lien social, des solidarités entre exploités toutes origines confondues et de mettre à mal les replis communautaires et identitaires de type réactionnaire. RLF-MLV.


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