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#19 - Été 2009 : Casey n'est pas à vendre!
le 4/7/2009 18:49:22

Ennemi de l’ordre. Casey n’est pas à vendre.

« Ce qui me touche chez les gens et dans la musique en général, ce sont les failles », déclare la rappeuse de Blanc-Mesnil. Interview à couteaux tirés.


INTRO : Cela fait quinze ans que Casey scande des textes sombres et révoltés. Après un excellent maxi (Ennemi de l’ordre, 2006) et un premier album marquant (Tragédie d’une trajectoire, 2006), elle est de retour sur scène avec Zone libre, un projet fou qui mêle rap et guitares, où l’on retrouve notamment Hamé, son collègue de La Rumeur et Serge Teyssot-Gay, de Noir Désir. En live, Casey occupe l’espace avec une présence époustouflante, une rage définitive, un charisme d’écorchée-vive. Dans cette interview, réalisée par notre copine Stella, elle revient sur son rapport à la musique, aux Antilles, à la justice sociale et à la notion de genre. Une interview-fleuve, en attendant son deuxième album, Libérez la bête, qui devrait sortir dans quelques mois.

A priori, ta collaboration avec Hamé n’a rien d’étonnant. D’abord parce que vous avez déjà collaboré et, par ailleurs, parce qu’on peut dire que La Rumeur et toi, c’est un peu la même famille. Ce rap-là, ce lien de famille, tu le caractérises comment ?
Je crois qu’on a su se trouver des atomes crochus entre marginaux. C’est-à-dire que même dans le rap qui se prétend à la marginalité, on a rarement fait plus variet’ que ces dernières années. On s’est donc retrouvés entre gens prudents, paranoïaques et soucieux d’essayer de faire autrement, de se dire qu’il était tout à fait possible de faire de la musique mais en ayant complètement le contrôle et sans rentrer dans des logiques de commercialisation complètement débridée. Je crois que c’est à peu près ce qui nous a lié : se dire qu’on pouvait faire différemment et qu’on était pas obligés de rentrer dans le format, en se disant : « Non, y a pas moyen, on va pas courber l’échine, on fera pas selon les règles de l’industrie et selon les règles de certaines radios. » On se retrouve à peu près là-dessus même si, sur plein de choses, on diffère parce qu’on n’est pas des clones, on n’est pas fabriqués pareil, mais sur l’essentiel c’est à peu près ça : faire comme on veut quand on veut. C’est ce qu’on essaie d’appliquer.

Vous vous retrouvez aussi dans les thématiques de vos textes…
Dans les thématiques, oui. C’est parler de ce qui nous apparaît comme le plus intéressant des discours, c’est-à-dire le discours des gosses d’immigrés. Maintenant tout le monde chevauche cette thématique, mais force est de constater qu’il y a encore quelques années on était peu là-dessus. Parler de ce qu’il y a de plus intéressant chez nous, c’est parler de notre point de vue en tant que fil d’immigrés, en tant que dépositaires d’une double culture.

À ce propos, il me semble que vous refusez l’affiliation, le label « rap français », vous préférez dire « rap de fils d’immigrés »…
Ce qui était une boutade est devenu un t-shirt. Dans ce truc-là, il y a aussi la possibilité d’exclure ceux qui sont blancs de peau, ce qui n’est pas du tout le cas. « Rap de fils d’immigrés », c’est parce que « rap français », ça puait la baguette et le fromage. On voulait se repositionner et montrer que la France, c’est nous, c’est des têtes de Pygmées, de Yorubas, de Peuls, de Kabyles, de Maghrébins… Voilà, c’est ça la France. Nous, c’est cette France-là qu’on connaît et c’est cette France-là qu’on défend.

La collaboration avec Serge Teyssot-Gay, on pourrait penser qu’elle est étonnante. Comme tu le disais lors de ton concert à Mains-d’Œuvres, on se demandait bien ce qu’on allait voir dans le public : des punks avec des baggies ? Malgré tout, cette collaboration n’est pas si étonnante : dans le morceau Pas à vendre, tu dis « dans mes oreilles du peura ou du rock ». Qu’écoutes-tu ou qu’écoutais-tu comme rock ?
J’en ai toujours plus ou moins écouté. Je ne me suis jamais posé la question de savoir s’il fallait écouter du rap ou du rock. J’ai toujours écouté des trucs qui font du bruit, qui bavent, qui débordent et qui sortent des lignes. Dans le rock, je retrouve ça : il y a une énergie, il y a une patate. Ce n’est pas un hasard si des groupes comme Cypress Hill ou Soul Assassins sont autant kiffés par le rap ou par le rock, c’est parce qu’il y a une énergie particulière. Moi, je ne me suis jamais pris la tête là-dessus, je ne suis pas dans ces codes-là. Je n’aime pas la pop, je n’aime pas la variet’, je n’aime pas ce qui fleure bon l’eau de javel, je n’aime pas les couleurs pastel, ça me soûle. J’aime quand ça va chercher dans le gras, dans la terre. Et ça, je le retrouve dans plein de musiques, dans le rock comme dans le rap. Les rockeurs, c’est des mecs qui font du bruit, c’est des mecs qui jouent avec leurs tripes. Dans le rap c’était censé être ça il y a quelques temps, maintenant, faut le dire honnêtement, parfois je trouve qu’il y a plus de couilles dans le rock que dans le rap.

Ça doit faire quinze ans que tu rappes. En quinze ans, comment, en premier lieu, juges-tu l’évolution du milieu, et ensuite, comment ton flow, tes texte, tes instrus ont-ils évolué ?
Le milieu, je n’y appartiens pas vraiment donc je m’en tamponne complet.

S’il y a un milieu…
Si, il y a un milieu, mais je ne suis pas dedans donc je ne peux pas te dire ce qui s’y passe. Je peux juste te dire que ça ne m’intéresse pas, que j’en ai rien à foutre et que tu n’es pas obligé d’appartenir à un milieu pour épouser une musique. Si tu me demandes en gros ce qu’est le rap, je peux te répondre que le rap a été dépouillé de tout, de son discours, de sa gueule, de ses aspirations, de ses buts, de ses luttes… Le rap c’est qu’un pauvre chiffon désincarné : personne n’a de contrôle sur sa destinée dans cette musique. Et puis, pour ce qui est de moi personnellement, j’arpente le chemin donc je ne peux pas te dire grand chose, je n’ai pas l’objectivité nécessaire…

C’est quoi ton plan de bataille ?
Le plan de bataille, déjà en soi, c’est d’essayer de survivre en faisant un truc à côté du milieu. Et déjà ça, en soi, c’est déjà une lutte.

C’est le prix de l’indépendance…
Oui, il y a un prix à payer. Après, il ne faut pas halluciner de le payer. Tu sais ce que tu veux, tu sais ce qui est chez toi la valeur supérieure : soit c’est se sentir droit, propre, être capable de continuer à réfléchir, à être en alerte, soit c’est t’en mettre plein les fouilles. Moi j’essaie de vivre du truc et de me sentir intègre. J’essaie de prouver que commercialement c’est possible de faire de la bonne musique sans pour autant courber l’échine.

Comme tu le disais, dans cette scène-là, tu as une place marginale, mais cette marginalité est redoublée par le fait que tu sois une meuf. Et pas une meuf reléguée au second plan. Pour ta part, est-ce que tu en fais quelque chose de cette place de meuf dans le rap ?
Il n’y a rien à en faire. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Moi, de l’intérieur, je ne peux rien te dire. Tu essaies de faire ce que tu es. Aujourd’hui comme demain, personne ne sait dans le fond ce que c’est qu’être un raclo. Une meuf, tout le monde cherche ! Je ne cherche pas à imposer un truc particulier, à défendre une case particulière. Je suis. Il y a des gens qui me suivent, qui y trouvent des choses, chez qui ça fait résonance. Je n’ai rien à dire de particulier. Souvent on me pose la question. J’en ai un peu rien à foutre.

Je me doutais que la question ne t’intéresserait pas trop. Mais j’ai quand même entendu un certain nombre de fois : « Casey, il rappe trop bien ». Comme tu le dis dans Pas à vendre, tous ces gens qui te « demandent si [tu es] un garçon ou une fille »…
Bien sûr, bien sûr, je sais très bien… Je me connais, je sais ce que je dégage, je sais ce que je renvoie. Je sais que quand on me voit on peut se dire « Qu’est-ce que c’est que cet engin ? » Mais ça… Je suis comme ça depuis que je suis gosse, je ne peux pas en dire grand chose. Et puis ce n’est pas plus mal, ça fait le tri. Il y en a qui m’apprécient, il y en a qui ne m’apprécient pas, il y a en qui ne comprennent pas, il y en a chez qui ça violente peut-être quelque chose… Je m’en fous…

…et il y en a que ça fait venir aux concerts de rap : lors du dernier concert auquel j’ai assisté, nombre de meufs qui étaient dans la salle viennent des luttes féministes radicales. Tu pourrais être transformée en icône…
Souvent dans ces milieux très fermés, ils attendent des choses particulières. Il y en a une avec qui j’ai discuté, je lui ai dit : « Tu sais, les représentations que tu te fais de moi et ce que tu en attends… Tu risques d’être déçue, faut pas en attendre trop. Viens parce que c’est de la musique, viens parce que, peut-être, le personnage t’intéresse, mais n’attends pas que je décroche la lune à ta place. Maintenant, ce qu’on fait tous dans un concert, ou dans ce lieu où on se rencontre les uns les autres, c’est se serrer les coudes entre gens qui pensons la même chose. Ça donne de la force, c’est de la force mutuelle. Maintenant, pour ce qui d’être une icône ou un porte-parole, moi, tout ce que je fais, c’est à l’échelle d’un être humain. Je me trompe aussi…

En concert, quand tu interpelles la salle par exemple, tu ne féminises jamais. Tu harangues « les mecs », jamais « les meufs ».
Même pour moi c’est étonnant, c’est marrant, mais je n’y mets rien. Ça me fait plaisir, ça m’amuse aussi. Ça m’amuse qu’on puisse penser que je puisse aller à la conquête du monde. Ce qui me fait surtout plaisir, c’est de me dire qu’on se retrouve entre marginaux. Ça veut dire que ce que je fais plaît vraiment à des extrêmes et ça, ça me plaît parce que quelque part, dans ce que je fais ou dans ce que je peux, moi, être ou représenter, dégager… c’est les à-côtés, c’est les parias, c’est les à-l’écart, c’est les exclus… C’est cette parole-là qui m’intéresse. C’est ça la société dans le fond. Ce n’est pas une espèce de classe moyenne blanche, bourgeoise, hétérosexuelle… Ce n’est pas ça. Moi, ce qui m’intéresse et qui me touche chez les gens et dans la musique en général, c’est les failles. Plus il y a de failles, plus ça me touche. En général, c’est dans les failles que se créent les réflexions les plus intéressantes. Ce n’est pas pour rien si c’est souvent les minorités qui sont à l’origine de luttes. C’est quand tu es à l’écart du monde que tu as une vision beaucoup plus large de ce qu’il est. C’est quand il exclut, c’est quand il te tourne le dos que tu ressens le plus de choses, à savoir des émotions, des réflexions… En même temps, ce n’est pas étonnant pour moi. C’est amusant. C’est amusant pour moi, comme je dis à mes potes, de voir des piercés, des tatoués, des homos : « Eh bien, mortel ! On y va les potos ! Y a pas souci ! » Je ne me sens bien que là-dedans. Dès que c’est trop lisse, trop aseptisé, dès que c’est trop la réflexion du centre, c’est des réflexions qui me font peur. Ça m’est arrivé de parler avec deux trois qui me disent « Mais comment tu fais ci, comment tu fais ça ? » C’est justement que je ne m’excuse pas. Il ne faut pas s’excuser d’avoir envie de faire ce qu’on veut. Je pense aux féministes qui me disent « En tant que femme… ». Je comprends toutes les luttes féministes, mais à un moment donné si tu passes ton temps à dire « Oui mais regarde, j’ai un bouton sur le nez… », on le voit ! À un moment, il faut arrêter de s’excuser et faire ce que tu as à faire.

Oui, mais à un moment donné il faut bien que tu dénonces aussi ce qui t’empêche de le faire…
Bien sûr, pas de souci là-dessus, mais par exemple, ça arrive souvent que les femmes aient un regard sur elles-mêmes encore plus macho que certains hommes. Personne ne sait ce que c’est qu’une femme ! On sait à peu près biologiquement ce à quoi ça ressemble, mais comment ça pense ? On ne sait pas. C’est bien ça le souci. C’est pour ça que les meufs passent leur temps dans les magazines pour savoir comment ça s’habille une meuf… Et les gars, c’est pareil ! Personne ne sait ce que c’est qu’être un gars ou une meuf. Il n’y a que des gens qui essayent. Ils essayent d’être ce qu’ils peuvent être. C’est pour ça que moi, c’est toujours des questionnements qui m’amusent. On ne sait rien, on essaye, c’est tout. Être, vivre, c’est super dur, c’est super compliqué. Personne ne sait comment il faut faire. On se démerde tous avec ce qu’on nous donne. C’est tout. À partir de là, il y a des trucs auxquels je ne sais pas complètement quoi répondre. Fais ! Vois ! Invente ton mode de fonctionnement à toi ! Aie cette liberté-là ! Impose ton truc ! Et puis si on te casse les couilles, rentre dedans !

Mais quand c’est tout un système, légitimé par un État, qui t’écrabouille…
Je sais très bien. Il y a la position et la réflexion politiques et il y a aussi ce que l’on fait soi-même à l’échelle d’un individu. Je connais plein de gens dans plein de milieux différents qui militent, mais à l’échelle de ce qu’ils sont, ils sont encore dans une certaine frilosité. Ils trouvent de la force en commun, mais seuls, dans leur quotidien, ils ont du mal. Ça commence déjà par là : qu’est-ce que tu es capable de bousculer, toi seul ? C’est dur ! Même au sein de sa propre famille, de sa propre vie… C’est toujours une interaction entre le collectif et l’individu : qu’est-ce que tu es capable, toi, à ta propre échelle, de bousculer, et comment, ensemble, on est capables de construire ? C’est dur et tu n’as qu’une vie pour le faire. Une vie, ce n’est pas énorme. Aux concerts, quand je vois des Indiens de toutes les tribus arriver, ça défonce ! Voir que tous ces gens-là peuvent avoir des points communs, à savoir un discours qui à un moment donné les interpelle…

Tu as un peu suivi les révoltes aux Antilles ?
Oui, bien sûr, je suis obligée. La seule nouveauté pour moi, ce n’est pas qu’il y ait des questions qui se posent aux Antilles, et des luttes. Ce n’est pas ça. Ce qu’il y a d’intéressant c’est que c’est la première fois que c’est relayé par les médias nationaux. Ce n’est pas anodin : la politique sarkozyste vise à couper aussi les têtes des médias. Je pense qu’eux aussi se font maintenant de plus en plus le relais de toutes les luttes. Eux aussi, on les a sommés de rentrer dans le rang, de traverser entre les clous. Depuis deux ans, il essaye d’avoir beaucoup plus d’autorité sur la presse et la télévision. Je pense qu’il y a un sursaut d’orgueil, que les journalistes revendiquent aujourd’hui une forme d’indépendance, qu’ils n’ont pas eue. Durant la campagne de Sarkozy, beaucoup de gens de presse, de radio et de télévision ont fait allégeance, ils lui ont déroulé le tapis rouge. Là, le boomerang leur revient en pleine tête. Ce monsieur est en train de fédérer des gens de toute part. C’est mortel ! Et, comme souvent, la crise touche les cadres… C’est là que tout se déclenche ! C’est là que les luttes prennent de l’ampleur.

Tu ne penses vraiment pas que c’est parce que la lutte a plus de force que d’habitude ?
Non, je n’ai pas l’impression. Il y a encore quelques mois, au mois de décembre, il y a eu en Guadeloupe un blocus d’un mois qui n’a pas été relayé. Moi, c’est des trucs que je suis sur RFO ou dans le seul canard qui existe aux Antilles, Le France-Antilles, qui est un média de monopole, qui appartient à des Békés et qui est le seul canard qui existe à la Martinique et à la Guadeloupe. Il n’y en a pas d’autre.

À ce propos, en ce moment, on ne cesse de nous dire à toutes les sauces que « les Antilles c’est la France » alors qu’à longueur d’années, les Antilles n’apparaissent pratiquement pas dans les informations nationales.
Quand tu le vis de l’intérieur, c’est assez cocasse. C’est quand même un département qui flotte à 8 000 kilomètres et quand tu y vas, tu vois que ça n’a rien à voir avec la France. C’est bouleversant à quel point ce n’est pas la France. Il n’y a rien de français là-bas : le mode de vie, la culture, la musique… Tout pue la colonie ! À cause de l’imagerie coloniale et de la désinformation, ici on voit les Antilles comme un lieu de villégiature pour vacanciers pas trop argentés, où tout le monde est content, où tout se passe bien : les Antillais sont souriants, prêts à danser à la première note de musique… C’est l’imagerie coloniale qui dure et qui perdure. Et là, j’ai l’impression que les gens se le prennent en pleine tête. Les gens sont en train de s’apercevoir que les Antillais ne sont pas contents de vivre ou, en tout cas, qu’ils ne se contentent pas de leur sort. Aux Français moyens, c’est comme ça qu’on leur vend : les Antillais sont assistés et les Antilles sont des îles qui nous coûtent cher. Moi je veux bien. Mais, dans ce cas-là, qu’est-ce que vous y foutez ? Pourquoi c’est beaucoup plus de votre intérêt de subventionner que de vous barrer ? Là est la question. Répondez-y. Même chez les intellectuels antillais tout ça est très partagé. Il y a ceux qui sont pour une indépendance pure et radicale, et puis il y a ceux qui pensent qu’en bonne entente, ils peuvent continuer à être un État fédéré de la France. Même sur cette question-là, tout n’est pas purgé. À cause des origines mélangées et créoles, il y en a beaucoup qui ne voient pas nécessairement la légitimité d’être un bled à part entière, qui éprouvent un vrai attachement pour la France. Il y a vraiment différents sons de cloches : il y a ceux pour une autonomie accrue — mais toujours avec un partenariat privilégié avec la France —, il y a ceux pour l’indépendance pure et dure, et puis il y a ceux qui se posent encore la question parce qu’il existe cette peur du « on n’a pas de quoi, chez nous, survivre ». On est victimes d’une totale dépendance à l’importation des produits de France. C’est l’un des stigmates de cette lutte : les Antillais ont oublié de produire pour eux-mêmes sur leurs terres… ont oublié… On les y a poussés, on les a subventionnés surtout pour ça : pour qu’ils abandonnent ce mode de subsistance c’est-à-dire produire pour eux-mêmes, produire à l’échelle locale. Du coup, on se retrouve dans des trucs complètements absurdes et anachroniques : bouffer des yaourts à la fraise alors qu’on ne produit pas de fraises aux Antilles. C’est pourtant ce que tu trouves en magasins. On a habitué les gens à ce type de produits, on les a biberonnés avec, on les a drogués. Même chose avec les produits fromagers : culturellement, on ne mange pas de fromage, comme on ne mange ni fraises, ni framboises, tout simplement parce qu’il n’y en a pas. Les gens délaissent de plus en plus les produits locaux : les ignames, le manioc, les mangues, etc. Les Békés ont la main mise sur les Carrefour… Il existe trois-quatre grosses familles aux Antilles – Martinique et Guadeloupe – qui mènent la danse et qui, vu qu’il n’y a aucune concurrence, imposent des prix à la hausse.

Et toi, dans ce débat sur la question d’autonomie ou d’indépendance, où te positionnes-tu ?
Moi, je suis pour l’indépendance, évidemment. Je suis pour une réelle indépendance mais pour une indépendance qui veuille dire quelque chose : il faut l’avoir, avant, pensé économiquement et il faut que l’Antillais ne sombre pas dans un obscurantisme et dans la pauvreté comme en Haïti. Je suis pour sommer ceux qui vont se barrer, les Békés, de ne pas se barrer avec toute la thune, parce que c’est ce qui va se passer. Je n’attends ni classe, ni honneur de la part de ces gens-là : en cas d’indépendance, ils vont se barrer avec toutes les devises, et les Antilles ce sera pire que Haïti. C’est aussi simple que ça. Il y a quelque chose à faire mais il y a aussi quelque chose à faire de l’ordre de l’organisation, pas juste un attachement à un futur drapeau ou être, pour le coup, dans un vrai assistanat en quémandant des aides internationales. Je suis pour, dès maintenant, commencer à réfléchir à comment pouvoir vivre en autarcie, comment se nourrir, comment se réaliser, comment travailler, comment lancer une économie nouvelle. Et pas juste avoir un drapeau, un hymne national et puis rien à bouffer. Chaque être humain aspire au gîte, au couvert et à la sécurité, et moi c’est ce que je veux pour mon pays.

Comment expliques-tu que le front de lutte actuel aux Antilles soit si uni ? C’est en tout cas ainsi qu’il nous apparaît vu d’ici.
Je ne suis pas là-bas, je ne peux pas te dire s’il y a des dissensions. De toute façon, les dissensions ne vont pas tarder à arriver puisque ceux qui ont les thunes vont s’attacher à en créer. Ce n’est pas impossible. Mais là, ça va tellement loin, c’est tellement fédérateur que oui, tout le monde est uni. Le taux de chômage explose, les aides – le RMI – ça explose aussi : les gens ne vivent plus que de ça ou travaillent pour l’État. Il n’y a pas de réelle économie privée. C’est aussi simple que ça. Pour la plupart, les commerces ne sont tenus que par des Blancs. Les Antilles sont vidées de leur force vive : les jeunes sont obligés de venir travailler ici. Aux Antilles, c’est particulier, il n’y a que des vieux ou des jeunes chômeurs. Une situation comme ça, c’est vraiment une cocotte-minute. Et là, avec la crise, qui prend le plus ? Les quartiers et les DOM-TOM. C’est les sas d’entrée de la misère, ça l’a toujours été. L’épicentre va commencer à se déplacer vers la métropole, et ça commencera par les quartiers. Tous les paramètres sont là. On attend la bavure, la petite étincelle qui va faire que ça va s’embraser. Ce qui se passe aux Antilles n’est qu’une gentille répétition de ce qui va se passer sur le territoire métropolitain.

Au début du clip Chez moi, il me semble que c’est ta grand-mère qu’on voit et qu’on entend. Quel lien fais-tu entre elle et ton parcours artistique ?
Le lien, ce n’est pas entre elle et mon parcours artistique. Le lien, c’est elle et la Martinique. Pour moi, la Martinique, c’est ma grand-mère. C’est sa parole, son histoire, sa langue, ses manières… À elle seule, elle en incarne l’histoire. C’est la personne qui me transmet le plus de choses de mon patrimoine. Elle peut me raconter la Martinique des années 30 ! Et quand elle me raconte la Martinique de sa grand-mère, ça y est, je suis aux portes de l’esclavage. Je ne sais pas si tu te rends compte… ça a cent cinquante ans. Elle a même connu son arrière grand-mère, quand elle m’en parle, ça y est, je suis dans l’esclavage ! Pour moi, c’est vertigineux. Je sais pas si tu te rends compte !

Si, je me rends compte : mon grand-père, ma grand-mère, sont nés sous le Code de l’Indigénat…
Quand je suis avec ma grand-mère, quand je suis aux Antilles, ce n’est pas des vacances, c’est des conversations ! Je passe mon temps à parler avec elle. Les Antilles, ça a beaucoup changé. Aujourd’hui, c’est tenu par l’industrie : il y a des Mac Do, il y a des conneries… C’est vidé de son sens. On essaie d’occidentaliser le plus possible, de maintenir les gens dans un certain consumérisme… Avec elle, je suis complètement ailleurs. Avec elle, je suis chez le cultivateur, chez le coupeur de canne, je suis dans le troc, dans l’échange avec les voisins… C’est autre chose. En faisant un morceau sur les Antilles, je ne pouvais que le commencer avec ma grand-mère. Pour chaque Antillais, pour chaque immigré, il y a toujours quelqu’un, un personnage qui représente le bled à lui seul. Pour moi, la Martinique c’est et ça restera ma grand-mère. Et puis la parole des anciens…

En même temps, on n’a que ça étant donné que les livres d’histoire ne veulent pas nous transmettre notre histoire…
Et puis une parole transmise dans la langue d’origine, c’est 80 % de la culture ! Quand je parle avec ma grand-mère, j’ai un film dans ma tête, des images… Comme souvent, les anciens, c’est des très grands raconteurs d’histoires : ils savent mettre les silences où il faut, ils ont le sens des détails… Ce clip, c’était important pour moi, c’est un peu un album de famille. Il ne pouvait que commencer avec ma grand-mère. Ce qu’elle m’y dit, c’est ce qu’elle me raconte tout le temps. Je lui ai montré. Elle a dit « Ah bon, c’est bien » et elle est allée s’occuper de ses poules. C’est comme ça pour tout le monde : pour savoir qui on est, on a besoin de cette parole-là. Surtout notre génération parce qu’après nous, c’est fini. Ceux qui naîtront, ceux qui naissent – les enfants de mes potes – eux, pour le coup, ce sont des vrais Créoles. Leurs parents ont des origines différentes, mais eux sont nés en France et ne connaissent que le français. Ils ont des têtes de métèques… C’est comme les Américains : ils ont des têtes de métèques, mais ils sont français. Ils ne comprendront pas qu’on leur refuse d’être français. Nous encore, on peut avoir cette position de repli parce qu’on a un pied dans nos cultures d’origine. Mais eux, la génération d’après, c’est fini. C’est eux qui vont bouger les choses. Ils ne comprendront même pas qu’on leur refuse d’être français, ils ne comprendront même pas ce que ça veut dire. Ils diront : « Ce sont mes grands-parents, mes arrières grands-parents qui viennent de… » Ils ne comprendront pas, mais ce seront des métèques. C’est à partir d’eux que tout va se jouer.

Le métissage, le nombre, ne signifient rien : en Algérie, ils étaient un million de Français pour dix millions de dits « Français musulmans ». Ça n’a pas empêché les minoritaires de tenir une position dominante. Bon, ça entraînera la guerre…
De toute façon, ce n’est pas sans conséquence. Même nous, nos présences ici… C’est vrai, qu’est-ce qu’on fout là ? Toi, tu devrais être en Algérie ; moi, je devrais être aux Antilles. Qu’est-ce que je fous là à faire du rap ? Je devrais être je ne sais pas où aux Antilles, avec un truc en madras sur la tête en train de faire je ne sais pas quoi. C’est les conséquences de l’histoire. Regarde comment l’humanité se transforme, sur deux, sur trois générations ! Quand je vois ma grand-mère et quand je vois ce que je suis et ce que je fais, c’est un monde ! Pourtant, on ne saute qu’une génération. Elle était orpheline, elle bossait chez des Békés, elle faisait du repassage, et moi je fais du rap dans l’underground parisien.

Mais les trajectoires ne ressemblent pas toutes à ça…
Pas toutes. Ce qui joue, c’est aussi ce que tu veux toi, à l’échelle d’un individu. Les gens sont différents. Il y a toujours un vilain petit canard qui ne veut pas faire comme les autres.

Mais est-ce qu’il y aurait la place pour dix, vingt vilains petits canards ? Ce sont de minuscules brèches par lesquelles il est possible de passer. Si celui qui passe peut passer, ce n’est pas parce qu’il est le seul à vouloir passer mais parce qu’il est le seul à pouvoir passer.
Il y en a qui ne sont pas non plus dans des cogitations de luttes… Il ne s’agit pas de dire « quand on veut, on peut ». C’est un savant mélange : il y a ceux qui veulent, ceux qui peuvent, ceux qui ne peuvent pas, ceux qui ont envie de réfléchir et de lutter, ceux qui estiment qu’avoir un métier, que fonder une famille, c’est déjà bien… Il y a ceux qui pensent la lutte, il y a ceux qui luttent vraiment, ceux qui passent à l’acte. On n’est pas tous fabriqués pareil. Tu fais avec ça. Quoiqu’il en soit, il y a les conditions mais il y a aussi ceux qui, on ne sait pas pourquoi, à l’échelle de ce qu’ils sont, arrivent à galvaniser… Il suffit de regarder les luttes qu’il y a pu avoir dans nos pays respectifs : il y a toujours quelqu’un qui se lève, comme Rosa Parks dans un bus, et qui dit « Non ! ». C’est pas son « non » qui change tout, c’est que tout était déjà là. Son « non », c’est juste l’étincelle. Moi j’attends le jour où en banlieue… Un jour, il va y avoir un leader, j’en suis sûre. Il va y avoir un leader…

Ou une leadeuse…
Homme, femme, on s’en fout ! Il va y en avoir un, comme Malcolm X, comme Martin Luther King… Pour l’instant, vu qu’on est des communautés très éclatées, très éparses, il n’y a pas de sédiment. Le sédiment, ça va être la génération qui vient. Ils vont tous parler français, ils seront tous métèques et peu importe, ce ne sera pas trop grave de savoir d’où ils viennent. Tous métèques. À partir de là, ça sera beaucoup plus unifié… Il y aura un leader. J’en suis sûre. Je suis sûre qu’en France peuvent émerger des vraies luttes, avec de vrais leaders. Aux Antilles, il y en a un, Domota, un leader naturel. En banlieue, il n’y en a pas. Il y en a qui essayent, qui ont envie, mais ça n’intéresse pas, personne ne suit.

Comment, d’après toi, Domota a créé un tel engouement ?
Je ne sais pas, je pense que c’est parce qu’il lutte depuis très longtemps. C’est un syndicaliste de la première heure. Naturellement, c’est lui qui est monté au créneau avec le LKP. Il était déjà là.

Peut-être qu’il est déjà là notre leader des quartiers…
Oui, je pense. Il est quelque part, dans une fac, quelque part… J’en suis sûre. L’histoire de l’immigration de la France, c’est très jeune. C’est l’histoire de la colonisation qui est longue. On est en train de muter de cette histoire-là à une histoire de l’immigration. Ça a quoi ? Quarante ans ? C’est rien, c’est rien du tout. Pour les générations suivantes, il n’y aura pas de double culture qui tienne. Ils sont métèques, ils sont Noirs, ils sont Arabes, ils sont mélangés, ils sont ce que tu veux, mais ils sont Français. C’est comme les Antillais. La banlieue, c’est des nations créoles. Ils parlent la même langue et, si ça se trouve, ils prieront le même dieu bientôt. On ne pourra pas leur refuser d’être Français. Nous, on est encore piqués au vif. On connaît nos histoires : « Putain, ils nous ont déjà fait ça chez nous et ils nous font ça ici ! ». Mais eux, il n’y aura pas de ça. Là, ça va vraiment être intéressant.

Interview : Stella Magliani-Belkacem.



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