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#19 - Été 2009 : Céline, Dieudonné, Faurisson : toujours les maux pour rire.
le 4/7/2009 18:51:31

Céline, Dieudonné, Faurisson : toujours les maux pour rire.

Dieudonné n’en finit plus de sombrer dans l’odieux. Claude Guillon décortique son discours.

Perversité
En faisant applaudir Robert Faurisson sur la scène du Zénith, le 26 décembre 2008, Dieudonné a attiré l’attention des médias et suscité de nombreux commentaires. On a moins remarqué l’enregistrement d’une vidéo mettant en scène Dieudonné et le même Faurisson, dont j’ignore si elle est antérieure ou postérieure au 26 décembre.
Au Zénith, Faurisson était invité sur scène ès qualités, si l’on peut dire ; dans la vidéo consultable sur le Net, il apparaît comme acteur d’un sketch, dans lequel il donne la réplique à Dieudonné. M. Faurisson a donc entamé une carrière inattendue de comique.
On peut étendre ici à diverses catégories de personnes la remarque que faisait, dans un film célèbre, Bernard Blier, à propos des cons : « Ils osent tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît ! »
Dans le sketch, il « joue » un Juif (il porte une kippa) traqueur de nazis, Maître Simon Krokfield (entre Simon Wiesenthal et Maître Klarsfeld). Ce Juif de comédie est président - ici l’on est supposé rire - de « l’association des beaux-frères et belles-sœurs de déportés » (au lieu de « fils et filles »). Dans le répertoire comique français, toutes les phrases qui commencent par « Mon beau-frère… » annoncent une charge ironique. La formule de Dieudonné veut s’inscrire dans ce répertoire (imaginons : « Mon beau-frère, il est déporté… [rires] »). Elle sous-entend que les gens qui se prévalent d’une filiation avec les déporté(e)s en jouent comme d’une recommandation, un piston, quand au fond ils n’ont qu’une relation d’alliance avec eux. On voit que tout le monde n’a pas le souci de ne pas séparer les enfants de leurs parents.
Ajoutons que Faurisson/Krokfield plaisante sur les « Nègres ». Il s’agit probablement d’une « réplique » à un extrait d’émission télévisée où un intervenant critique Dieudonné, et prononce à son propos un mot, qui peut être « nègre », mais qui, dans les mauvaises conditions d’enregistrement et d’écoute, peut aussi bien être le début de nég/ationniste. Qu’importe d’ailleurs. Le fait qu’un individu particulier, à le supposer de confession ou d’origine juive, traite quelqu’un de « nègre » à raison de la couleur de sa peau, ne justifie nullement d’incarner un « Juif » abstrait en raciste antinoir.
Faurisson « joue » donc, pour le ridiculiser, le rôle d’un Juif, non pas « survivant », mais presque « au contraire » vivant puisqu’il n’a pas pu être victime d’un génocide qui n’a pas eu lieu. Faurisson, qui nie que les Juifs aient jamais été victimes d’un génocide organisé par les nazis, crée, par la magie d’un petit théâtre, un Juif supplémentaire. Du coup, il « prouve » que le génocide n’a pas eu lieu, puisque lui Fau/juif/risson est bien en vie et parle, de manière censément ridicule. Des néonazis ont pareillement dit de Simone Veil, par exemple, qu’elle prouve, par son existence même, l’inexistence du génocide. On entendait, pendant l’Occupation, sur Radio Paris, les bonimenteurs de la collaboration contrefaire un « accent yiddish » pour parler des Juifs et de leurs « bedis » commerces. Imaginons maintenant Rudolf Hess, improvisant une scénette au procès de Nuremberg, napperon sur le crâne, accent d’Europe de l’Est, « témoignant » que les Juifs n’ont pas été exterminés puisque lui est vivant…
Nous ne sommes nullement, comme le prétend Dieudonné, dès qu’il est renvoyé dans les cordes, et comme le croient de trop nombreux crétins, dans le registre de la dérision ou de la provocation, mais dans celui de la perversité, ce qui n’est pas une catégorie morale mais clinique.
Historiquement, Faurisson « jouant » au Juif, pire encore, jouant « le » Juif - menteur, raciste, prétentieux -, c’est la revanche des antisémites contre le Juif Chaplin ridiculisant Hitler, et à propos duquel Céline écrivait, dans Bagatelles pour un massacre : « Charlie Chaplin travaille aussi, magnifiquement, pour la cause, c’est un grand pionnier de l’impérialisme juif » (1943 p. 43).

« Ils » sont partout !
Considérons maintenant les propos de M. Yahia Gouasmi, dirigeant d’un « parti antisioniste », membre de la liste « antisioniste » de Dieudonné aux européennes, lors de la présentation de celle-ci. Il est assis à la droite de Dieudonné, parle en sa présence, sans être à aucun moment repris ou démenti par lui.
[Il faut un ] « front uni contre le sionisme, qui gangrène notre société ; il gère les médias, l’éducation de nos enfants, notre gouvernement […] tout ça pour l’entité sioniste israélienne. »
Le sionisme gère l’Éducation nationale ? ! À strictement parler vide de sens, cette affirmation évoque immédiatement le délire antisémite : ils (les Juifs) sont partout, ils veulent devenir les maîtres du monde, d’ailleurs c’est déjà fait ! Dans leur concision, les propos de M. Gouasmi confirment - hélas ! - l’hypothèse selon laquelle « sionisme » est le vocable sous lequel les antisémites modernes (c’est-à-dire postérieurs à la création de l’État d’Israël) stigmatisent « les Juifs », sans rapport objectif avec le sionisme en tant que mouvement d’opinion historiquement daté.
Relisons un passage des Beaux Draps de Céline (1941, p. 44) :
« Plus de Juifs que jamais dans les rues, plus de Juifs que jamais dans la presse, plus de Juifs que jamais au Barreau, plus de Juifs que jamais en Sorbonne, plus de Juifs que jamais en Médecine, plus de Juifs que jamais au Théâtre, à l’Opéra, au Français, dans l’industrie, dans les Banques. Paris, la France plus que jamais livrées aux maçons et aux Juifs plus insolents que jamais. »
La presse, la Sorbonne… ils sont partout. Mais il est logique, et commode pénalement, que les Juifs soient, postérieurement à 1948, incarnés dans l’État d’Israël, d’autant que ses dirigeants affichent parfois eux-mêmes cette prétention exorbitante.
De Céline à Gouasmi, la verve en moins, le discours et la plainte sont les mêmes et visent la même population.

De la « provocation » et de la « liberté d’expression » considérées comme alibis
Du latin provocatio, la provocation est un appel, lequel - dans l’acception moderne du terme - est lancé dans une forme délibérément choquante pour une partie ou pour la majorité d’une communauté (religieuse, nationale…). On peut aussi choquer pour le plaisir de choquer. Dans ce cas, la provocation n’« appelle » que la réaction émotionnelle immédiate qu’elle suscite, sans aucun message à transmettre.
Reposant sur le déclenchement d’émotions, par nature irrationnelles, la provocation est un mode de communication délicat à manier.
Dieudonné fait monter sur scène l’un de ses assistants, revêtu d’un pyjama et portant l’étoile jaune barrée de la mention « Juif », lequel faux juif - c’est une curieuse manie chez ces gens de « fabriquer » des Juifs quand ils estiment qu’il n’en subsiste que trop - crie « N’oubliez pas ! ». Ce sketch est censé, croit-on comprendre, tourner en ridicule l’actuelle manie mémorielle, au moins quand elle concerne la Shoah (et non pas la traite des Noirs, bien entendu ; à ce propos, on se bornera à dire qu’il n’en est jamais question, sans commenter les initiatives qui démentent l’affirmation). Dieudonné annonce l’assistant dans ces termes : « Jacky, dans son habit de lumière. » Associer la tenue du déporté à celle du torero, voilà ce que je ne peux comprendre que par un retournement à visée grotesque : le déporté est condamné à l’obscurité et à la saleté, il a du mal à tenir sur ses jambes, il est la risée de ses bourreaux, il vaut moins que la bête à cornes qui va mourir mais que l’on a nourrie et soignée dans cette perspective.
En criant, par dérision, ce « N’oubliez pas ! », l’assistant de Dieudonné lance en son nom un appel, une provocation si l’on veut, mais à quoi ? Non pas tant à oublier (comme on dit à quelqu’un : « Oublie-moi un peu ! ») qu’à se souvenir toujours de ceux qui prétendent incarner l’histoire.
« N’oubliez pas qu’ils n’ont pas été ce qu’ils disent : ni victimes ni héros », voilà le contenu de la provocation de Dieudonné. À supposer qu’elle ait comme point de départ une critique légitime de la politique de l’État d’Israël, elle vise des gens dont la plupart n’étaient pas sionistes ou même étaient, en tant que juifs, antisionistes.
Observons qu’un louable souci de vérité historique - pour une fois ! ela mérite d’être salué - a poussé à écrire le mot « JUIF » sur l’étoile jaune que porte Jacky. Juif, pas « sioniste ». C’est un Juif qui-n’a-pas-pu-être-victime-du-génocide-qui-n’a-pas-eu-lieu qui vient faire rire de lui et se faire siffler. Ces « antisionistes » ne peuvent pas se passer du juif.
Le soir où il fait monter Faurisson sur scène, Dieudonné s’exalte : « C’est la plus grosse connerie que j’ai faite. La vie est courte, déconnons et désobéissons le plus vite possible […] liberté d’expression. » Quand Dieudonné crie « liberté d’expression », bras écartés, ce n’est pas un programme, c’est une incantation. Il prétend passer sur les propos qui viennent d’être tenus, par lui et Faurisson, une onction morale. « Ces propos sont couverts par la liberté d’expression » semble-t-il dire, comme on dit d’un fait qu’il est couvert par la prescription, donc impossible à juger. Or le principe, excellent dans son entièreté, de la liberté d’expression, ne s’entend qu’avec le corollaire de la responsabilité morale et politique. Claude Guillon.

L’intégralité du texte est disponible sur le site : http://www.claudeguillon.internetdown.org

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