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#19 - Été 2009 : Campamentos, souvenirs d’un pionerito
le 4/7/2009 18:54:02

Fils de guérillero, Skalpel, le chanteur du groupe La K-Bine (rap conscient) raconte ses souvenirs d’une certaine forme de socialisation politique. Retour dans les années 80, sur fond de luttes de libération nationale.

Intro : Mon fils joue à côté, sur la table de la cuisine. Je l’entends mener de vives voix une bataille sanglante entre différents chevaliers. Que diraient les pédopsychiatres ? Est-ce bien de laisser un enfant de 6 ans jouer à la guerre ? Dans mon cas, on m’a poussé à y jouer un peu plus que la normale. On m’a entraîné à être un bon petit guérillero de l’âge de 6 ans à l’âge de 12 ans. Deux mois en été et quinze jours en hiver, chaque année. Ça se passait dans la forêt suédoise. Pourquoi la Suède ? Eh bien parce que la majorité des militants de l’organisation politique dont faisaient partis mes parents étaient réfugiés en Suède. Plus précisément dans le sud du pays, à Malmö, dans le quartier de Rosengard. D'ailleurs drôle de coïncidence, au moment où j'écris, j'apprends que ce quartier a été le théâtre d'affrontements entre jeunes et policiers. Décidément, il semblerait que les problèmes dont souffrent les quartiers populaires soient les mêmes partout en Europe. La France n’aurait pas l’exclusivité des bavures policières.

Il y a vingt ans, j’aurais pu décrire le quartier qui m’accueillait de la sorte : Rosengard est un énorme complexe d’immeubles et de petits bâtiments qui n’a rien à envier aux 4000 de La Courneuve ou aux 3000 d’Aulnay-sous-Bois. Beaucoup d’immigrés. Des « Gitans », des Arabes et des Latinos. Une forte communauté sud-américaine issue en majorité d’une vague d’immigration politique. Énormément de Chiliens qui ont fui leur pays après le coup d’État militaire de Pinochet en 1973. Et parmi cette multitude de nationalités, des Uruguayens, membres pour la plupart du 26 Mars, une organisation issue du MLN-Tupamaros. Un mouvement de libération nationale qui pratiquait la lutte armée en Uruguay dans les années soixante et soixante-dix.

J’ai donc participé, étant enfant, à des campamentos. Des sortes de camps d’entraînements « scouts » mais version marxistes - guévaristes, sans la religion, mais avec une forte dose de culte de la personnalité. Imaginez-vous en colonie de vacances un peu sauvage ou plutôt en petit camp militaire d’entraînement pour moins de 15 ans. Beaucoup d’activités et beaucoup de disciplines. Rien à voir avec les colonies de vacances où l’on fait du canoë-kayak. On construisait des ponts en bois pour pouvoir traverser de petites rivières et nous apprenions l’art de l’embuscade. Je sais, je sais, la guerre c’est mal, mais à l’inverse de ce que les militaires ont fait subir à nos parents, il n’y a pas eu de tortures, de morts, de disparus, ni d’hommes et de femmes fusillés, jetés à la mer, ou de bébés enlevés. Mes petits camarades et moi, on montait des tentes, on creusait des tranchées, on tirait à la carabine à plomb, on faisait à manger. On devait aussi se débrouiller seuls dans les bois pendant de nombreuses heures. Je me rappelle que l’on hissait les drapeaux (cubain, uruguayen) tous les matins à 8 h 00 et qu’on chantait l’hymne de l’organisation avec la main gauche posée sur le milieu du front. Cela symbolisait la fraternité entre les peuples des cinq continents, c’était ce que nous disaient nos responsables. La discipline était drastique. L’heure, c’était l’heure et il ne fallait pas être en retard pour la formacion. Mon frère se souvient avec amusement de la fois où il a hissé les drapeaux en slip, car il n’avait pas eu le temps de s’habiller. Il ne fallait surtout pas être en retard. Une fois par semaine, nous faisions un grand feu au centre du campement. À une vingtaine de mètres du feu, il y avait un arbre auquel on accrochait une corde que l’on tirait jusqu’à un autre arbre situé trente mètres plus loin. La corde passait au-dessus du feu et était légèrement inclinée de sorte qu’on pouvait laisser glisser des feuilles accrochées à de petits anneaux métalliques. Un responsable grimpait sur l’arbre le plus haut et lâchait les portraits imprimés sur les feuilles, qui au bout de cinq secondes passaient sur le feu et brûlaient. À ce moment-là, nous applaudissions et crions de toutes nos forces. Nous levions le poing et nos slogans internationalistes retentissaient dans toute la forêt suédoise : « Libertad o muerte ! », « Viva la revolucion ! » « Pioneros adelante ! Por la liberacion ! », ça me paraissait magique. La nuit, les étoiles, le crépitement des flammes, les chants dans ma langue maternelle, ainsi que les danses traditionnelles que nous pratiquions. Sur ces feuilles il y avait différents portraits : Reagan, Pinochet, Stroessner, Pacheco, etc. Une multitude de personnages qui étaient clairement désignés comme nos ennemis. Ils symbolisaient l’impérialisme américain, le fascisme, la réaction, l’exploitation du tiers-monde, la colonisation, l’asservissement et de nombreux adjectifs dont je ne connaissais pas, étant jeune, la définition exacte. Je savais que c’étaient contre toutes ces choses que nos parents avaient lutté. Et pour beaucoup, cette lutte les avait amenés en prison ou à la fosse commune.

Dans le campement, nous avions le droit de nous balader avec un couteau accroché à la ceinture. Parfois, nous passions des heures à tailler des branches en pointe, celles–ci nous servaient à confectionner des pièges dignes de ceux que les Vietnamiens posaient pour lutter contre les Américains. Sinon, nous jouions à un jeu dont j’ai oublié le nom mais qui consistait à planter le couteau le plus près possible du pied d’un de nos camarades. Certes, c’était dangereux, mais la vérité c’est que nous étions livrés à nous-mêmes pendant de longues heures (autogestion ?). On s’occupait de la même façon que les autres enfants « normaux » c'est-à-dire des enfants « pas fils de terroristes gauchistes » (je plaisante, Papa…). Nous faisions beaucoup de conneries.
La plupart d’entre nous avaient un couteau qui ressemblait à celui que Stallone a dans son rôle de Rambo au cinéma. Si, celui avec la boussole, les allumettes, le fil et les aiguilles rangées à l’intérieur du manche qui se dévissait. J’imagine des sourcils se froncer alors je confirme, il s’agit bien de Rambo l’impérialiste, celui qui dans ses films tuait des « Vietcongs » et des soldats soviétiques. Je sais… Nos références cinématographiques n’étaient pas glorieuses. Un peu les mêmes que tout le monde en fait. Paradoxal, car nous apprenions à lutter contre les soldats américains et les militaires corrompus (dans la forêt, alors que la lutte révolutionnaire en Uruguay a été livrée sur un terrain urbain…) de notre continent et en même temps nos héros de films préférés étaient les amis de ceux qui avaient nui à nos parents.

Je me souviens que l’on pouvait gagner des guardias. C'est-à-dire le droit d’être gardien du camp jusqu’à très tard le soir. Après manger, nous nous réunissions autour d’un grand feu, et les responsables annonçaient en chantant les noms des différents enfants qui avaient remporté les guardias de la soirée. Une chanson accompagnait la nomination. Y ahora vamos a ver, como emiliano baila la conga, conga conga que siga la milonga… Quelle joie quand on entendait son nom. On se sentait fier. Pour avoir le privilège de faire une guardia, il fallait avoir eu tout au long de la journée un comportement exemplaire. C’était en quelque sorte un apprentissage. Le passage obligatoire pour devenir un « homme nouveau ». Un bon compañero. Et bien sûr, notre plus grand exemple était le Che.

Seremos como el che !
La arcilla fundamental de nuestra obra es la juventud !

Je me souviens d’un poème que nous avions appris :

Trois petites gouttes d’eau sont tombées sur mes pieds
Et les montagnes pleuraient parce qu’ils ont tué le Che
Le Che est mort en Bolivie avec une étoile sur le front
En illuminant toute l’Amérique latine…

Ça sonne mieux en espagnol.

Je sais que parmi les raisons qui nous poussaient à avoir envie de gagner une guardia, il y avait le fait que l’on pouvait se coucher tard et surtout que l’on pouvait bouffer des bonbons jusqu’à en avoir des indigestions. On pouvait aussi tirer à la carabine et ça, on adorait. Ça nous paraissait incroyable.

Je suis désolé de dire que l’envie d’être gentil avec certains de nos camarades n’était motivée que par la récompense. Et non pas par l’esprit de camaraderie ou l’amour de son prochain. Dogme chrétien que nous n’avions jamais appris d’ailleurs… Nous étions des enfants tout simplement… Avec le recul, quand j’observe la façon dont ont évolué certains de mes petits camarades, je me pose des questions sur la méthode et même sur la pertinence de ces campamentos. Au-delà du problème éthique que cela peut poser. Non pas que je sois devenu un grand révolutionnaire, ni un militant exemplaire. Mais certains parcours sont troublants. Des années après, beaucoup de ces enfants ont épousé des carrières ou ont fait des choix de vie en totale opposition avec l’éducation et les valeurs que l’on nous avait inculquées. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont des mômes peuvent s’imprégner de tout un tas d’expériences. Quand commence l’éventuel rejet ? La vérité, c’est que je ne sais pas, je ne me suis absolument pas construit dans l’opposition à mes parents. J’ai presque 30 ans et malgré certaines différences, je continue à partager, globalement, les mêmes idées que mon père et ma mère. Bref…
Avant que les gens « normaux » ne crient au scandale, je tiens à préciser que je garde un souvenir joyeux et nostalgique de ces moments-là. J’ai connu mes premières « amours » là-bas. Et je crois que c’est en Suède que j’ai vu une fille nue pour la première fois. D’où peut être la conviction profonde que faire la révolution sans amour pour moi n’a pas de sens (un peu facile ça, non ?). Personne n’est parfait. N’en déplaise aux « bons » militants sérieux et droits dans leurs bottes. Malgré certains moments de solitude et d’angoisse qui contrastaient avec d’autres moments de rires et de joies intenses, je pense avoir conservé des souvenirs d’enfants « normaux ». J’ai gardé en mémoire le visage de « l’amour révolutionnaire » de mes dix ans. Elle s’appelait Morena. Et comme son nom ne l’indique pas, elle était très blanche et très brune. Elle était argentine (une cousine quoi…). Cette année-là, on avait la visite d’enfants d’autres organisations. Je me rappelle qu’il y avait des Chiliens, des Sahraouis du Front Polisario et des Palestiniens. Avec Morena, nous n’avons échangé guère plus de 20 mots. Mais je crois que je n’ai jamais autant communiqué avec les yeux. Je n’ai jamais oublié son regard et la chaleur de sa main que je prenais dans la mienne. J’avais froid et le feu n’arrivait pas à me réchauffer. Je la regardais pendant de longues minutes. Je crois qu’elle comprenait ce que j'essayais de lui dire sans que j’arrive à l’exprimer oralement. Moi j'avais l'impression de tout comprendre, surtout ce qu'elle n'exprimait pas avec des mots…
Skalpel de la k-bine

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