SOMMAIRE
ARCHIVES PAR NUMEROS
CHERCHER DANS LE SITE

 


#19 - Été 2009 : Rencontres avec des antifascistes à Moscou et à Saint-Pétersbourg
le 4/7/2009 18:55:48

Quand les militants antifas se rencontrent. Récit et réflexions. Par Tina, du groupe No Pasaran Paris.

Intro : Le réseau No Pasaran est engagé depuis maintenant deux ans dans une campagne de solidarité avec les antifascistes russes : cela s’est déjà traduit par deux tournées de soutien en France. En avril, nous sommes allés passer une dizaine de jours à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et nous avons enfin pu rencontrer tous ces antifas que nous ne connaissions que par clavier interposé, et retrouver ceux et celles qui étaient venus en tournée en France en 2008. Pour des raisons évidentes de sécurité, vous trouverez peu de photos de lieux et de personnes dans cet article ; de même, nous avons utilisé des pseudos pour parler des gens que nous avons rencontrés, en n’hésitant pas, le cas échéant, à changer leurs prénoms. Mieux vaut être trop prudents que pécher par excès de confiance…

MOSCOU
À notre arrivée, nous subissons un premier choc culturel : la ville est immense, et il n’est même pas question de repasser chez soi dans la journée avant une action, une manif, une rencontre, une réunion. Le métro est magnifique, mais bruyant, toujours plein et la présence policière est importante. Nous relevons peu d’expression politique dans les rues, ni affiches, ni autocollants, ni annonces de concerts autres qu’officiels. Après avoir retrouvé Macha, nous prenons contact avec les gens qui animent le centre Sova, avec d’autres qui animent des blogs politiques, avec des antifas radicaux autonomes ; nous allons dans une librairie militante, et fêtons dignement nos retrouvailles avec les What We Feel. Nous avons même l’occasion de participer à la vie militante : l’actualité s’y prête, Macha, qui nous reçoit chez elle, nous en avertit d’emblée le jour de notre arrivée. Le verdict concernant Alexeï Olesinov, dit « Chkobar » des Trojan de Moscou, vient d’être déplacé au 20 avril (car il y a eu des menaces à l’encontre des bâtiments de luxe de la part des antifas), et sera rendu finalement le 21, avant que nous partions. Grâce à Macha, nous pourrons nous rendre sur les lieux, et, de fil en aiguille, participer à l’action du soir . Notre séjour à Moscou est l’occasion de plein d’échanges de vues et d’expériences. Nous avons l’impression diffuse d’un mouvement nombreux, dynamique, avec quelques personnes qui font le pont entre des milieux qui ne se fréquentent pas normalement. Est-ce un problème de générations, de positionnement politique, d’acceptation culturelle ?

Première rencontre : le centre Sova
Après un temps d’acclimatation à la ville et à la langue, nous allons voir le centre Sova. Ce n’est certes pas notre première discussion politique ; chez les amis où nous logeons, nous avons déjà pas mal parlé de la situation de Chkobar, de la difficulté d’être militant antifasciste à Moscou, des menaces des fafs et des dispositifs de sécu mis en place à cet égard par les uns et les autres, et aussi des deux dernières attaques les plus violentes des fafs, à Vladivostock et à Nijni-Novgorod. Nous sommes donc accueillis dans les locaux de Sova, qui sont assez petits, après avoir passé une série de contrôles : héritage de l’Union soviétique, le bâtiment où ils se trouvent est surveillé sans arrêt, et nous devons montrer nos passeports pour qu’on nous délivre une sorte de laissez-passer à présenter à notre sortie. Assis dans un bureau juste assez grand pour accueillir trois personnes (il n’y a que très peu d’archives-papier ici, Internet oblige), Alexander Verkhovsky et Galina Kozhevnikova nous présentent leurs publications, dont un impressionnant rapport sur le Nationalisme radical russe. Il est question du travail de surveillance qu’ils effectuent au sujet des groupes d’extrême droite, mais aussi de leur réflexion sur l’usage étendu que le gouvernement russe fait de la loi sur l’extrémisme : loin d’être une réponse aux activités de l’extrême droite, cette loi sert de prétexte pour criminaliser quiconque exprime par exemple une opinion négative sur un groupe particulier comme la police. Nous parlons ensuite des groupuscules les plus violents, qu’ils suivent (y compris sur le terrain, ce qui n’est pas sans danger) depuis plusieurs années : il y a ainsi l’Union Slave (SS en russe !), qui existe depuis dix ans, dont de nombreux membres ont déjà été condamnés. Quelques groupes fafs essaient d’être plus sérieux, en tout cas d’avoir l’air plus respectable, comme l’Image russe (icône en russe), dont il existe une organisation jumelle en Serbie. Ces groupes plus « modérés » recyclent les boneheads, et cela saute aux yeux lors des défilés du 4 novembre (Marche russe). En dehors de ces rassemblements, les néonazis les plus violents organisent des actions ponctuelles coordonnées par l’intermédiaire d’Internet, actions qu’il est donc peu aisé de suivre. Il y a de temps à autre des concerts fafs, assez limités et très contrôlés par la police.
Lors de la dernière Marche russe, les autorités ont tenté de se réapproprier la date en mobilisant les jeunes du parti du gouvernement autour d’un concert sur la place Pouchkine, concert où un jouait groupe d’extrême droite. Les pro-Kremlin n’hésitent pas non plus à utiliser les slogans du DPNI (Mouvement contre une Immigration illégale, d’Alexandre Belov) : il y a eu ainsi le 19 janvier dernier une manif dans une gare de Moscou où arrivent les trains en provenance d’Asie centrale, dont le mot d’ordre était « Notre argent pour notre peuple », et où on a pu entendre des slogans tels que « Travaillez légalement, payez vos impôts ! », de la part des pro-Kremlin.
De fait, il existe de nombreuses passerelles entre le gouvernement et l’extrême droite, parfois autour d’une personnalité précise : la question est de savoir qui se sert de qui ? Il est clair, pour les gens qui animent le centre Sova, que le gouvernement contrôle et manipule ainsi l’extrême droite, mais il nous semble aussi important de noter qu’il se crée ainsi une certaine proximité idéologique entre l’extrême droite et le gouvernement. Quant à savoir qui influence qui…
Lorsque nous les interrogeons sur la scène antifa radicale, Alexander et Galina nous disent que les contacts existent, mais que la coopération est extrêmement variable car les positionnements politiques ne sont pas du tout les mêmes et la façon d’envisager la lutte contre l’extrême droite, une fois effectuée le travail d’information, diffère radicalement. Sova coopère avec la police et la justice dans une optique de condamnation, tandis que les antifas se refusent à ce genre de pratiques. Pourtant, lorsque les antifas radicaux font l’objet d’attaques ou sont en butte à la répression, des passerelles peuvent se mettre en place, et le témoignage ou l’expertise de Sova peuvent alors leur être utiles.

Deuxième rencontre : récit d’une action antifa
À une autre occasion, nous retrouvons trois antifas qui ont participé à une mobilisation antifasciste dans une petite ville, et qui s’est terminée de façon dramatique. Nous sommes assis dans une cuisine pendant une partie de la nuit à écouter le récit de Maskodagama qui n’en finit plus et nous laisse sans voix.
Dans cette petite ville de province, les fachos avaient prévu de faire un concert : alors les antifas se sont mobilisés, et une quinzaine a pris le train. Assez vite, ils se sont rendu compte qu’un des groupes de musique faf voyageait dans le même train ; ils ont décidé de ne pas bouger, et d’attendre d’arriver sur place. À l’arrivée, visiblement, les fafs avaient appelé leurs potes à la rescousse, et lorsque les antifas sont descendus du train, ils ont vu qu’ils étaient attendus par les fafs locaux. Ils ne les ont pas immédiatement identifiés comme tels, parce qu’ils ne les connaissaient pas et que les fafs sont de moins en moins lookés skins en Russie. Ils sont descendus sur le quai, puis sont arrivés dans la gare, et tout s’est joué dans un tunnel. Les deux groupes se sont fait face pendant un court instant, les antifas ont hésité, puis ont finalement décidé d’avancer quand même. Les fachos étaient armés, ils avaient sorti des flingues ; il n’y avait pas de flics aux alentours (ils semblent toujours mystérieusement disparaître dans ces situations-là). Maskodagama a juste eu le temps de percevoir un mouvement sur sa droite (il regardait les fafs qui arrivaient en face, et n’a pas vu celui qui l’a attaqué) ; il a vu un énorme couteau et a essayé de parer le coup. Il a été touché au côté, il s’est senti tomber par terre tandis que le groupe des antifas s’éclatait. Il a senti qu’on lui donnait des coups de pieds dans la tête, et puis il ne se rappelle plus. Après une opération (il avait perdu beaucoup de sang, mais heureusement, aucun organe n’avait été touché) et trois jours en réanimation, Maskodagama a reçu la visite d’une flic locale, faisant suite à celle d’un employé des chemins de fer russes qui voulait s’assurer que l’agression n’avait pas eu lieu dans l’enceinte de la gare, auquel cas la responsabilité de l’entreprise aurait été engagée. Maskodagama lui a expliqué que tout s’était passé dans le souterrain, et l’employé, qui a paru très soulagé, a mis fin à l’entretien de façon plutôt abrupte.
Face à la police locale donc, Maskodagama est resté extrêmement évasif, ne sachant pas exactement ce que les autres avaient dit et ne voulant pas risquer de passer du statut de victime à celui d’agresseur. Mais la flic avait déjà la liste des quinze antifas, avec leurs numéros de passeports mais aussi leurs pseudos (ceux qu’ils utilisent sur Internet). Elle lui a même dit de ne pas essayer de mener la police locale en bateau, tout en l’assurant que les choses se corseraient avec la venue d’un flic de Moscou. Depuis lors, Maskodagama est rentré chez lui après deux semaines à l’hôpital ; le choc a été rude, mais sa motivation n’est en rien entamée. Il continue à animer son blog sur Internet et à participer à Indymedia Russie, à surveiller les activités des fafs pour contrer leurs initiatives et à participer aux actions antifas. Il éprouve le besoin de dédramatiser ce qui lui est arrivé, si bien qu’il semble faire abstraction non pas du danger que courent les antifas en Russie, mais de celui qu’il a couru ce jour-là dans cette ville de province.

Troisième rencontre : Boris et Natacha
Avec ces deux militants moscovites qui appartiennent aussi bien à la scène antifa qu’à la scène anar, nos discussions ont surtout tourné autour de l’image qu’ont les antifas russes à l’étranger, et en particulier en Europe, car cela fait des années qu’ils font en quelque sorte le lien. Ils nous présentent un petit bouquin, préfacé par Boris, et pour l’instant publié de façon assez confidentielle, qui s’intitule Combattre le fascisme, et qui est traduit de l’anglais : selon eux, ce livre montre la nécessité d’un échange théorique sur les questionnements qui sous-tendent la lutte antifasciste radicale, sans se limiter à la seule question de la violence. À ce sujet, nous discutons aussi du film Antifascist Attitude tourné il y a quelques mois et encore très actuel : leur vision du film n’est pas très positive, car pour eux, le film est trop axé sur la question de la violence. « Tout le monde ne peut pas se permettre cette violence », et d’ailleurs, ils nous expliquent qu’on ne peut pas réduire le mouvement antifasciste russe à la seule violence de rue. Au cours de nos rencontres, nous reparlerons de ce film avec d’autres, dont les opinions divergent à ce sujet.
Plus nous parlons avec eux, plus s’impose à nous la nécessité de visites régulières et de discussions : l’animation d’un site franco-russe, déjà évoquée lors de la toute première tournée en France en mai 2008, nous semble une idée à creuser. Non pas parce que les antifas russes auraient tout à apprendre des antifas occidentaux, mais plutôt parce que l’expérimentation et la participation à des actions communes en France et en Russie sont le moyen de se sentir (et d’être) plus forts pour être plus efficaces dans nos pays respectifs. C’est le B.A.BA de l’internationalisme antifasciste, nous semble-t-il. Boris et Natacha nous parlent aussi beaucoup de la criminalisation du mouvement antifa russe : en effet, le gouvernement russe refuse catégoriquement de considérer l’antifascisme comme une question politique d’actualité en Russie, malgré l’importance numérique de l’extrême droite russe, la violence des crimes perpétrés par ses militants et sympathisants et les procès et jugements dont ils font l’objet. Et de fait, à chaque initiative des antifas, l’État russe répond par des arrestations, généralement sans suites, mais qui constituent déjà en soi une sorte de harcèlement politique. Il faut ajouter à cela la surveillance accrûe dont les antifas font l’objet de la part de l’administration présidentielle. Sans oublier les menaces et les attaques des fafs…

Quatrième rencontre : les retrouvailles avec WWF et le contact avec les antifas radicaux de la scène contre culturelle
Juste avant que nous partions pour Saint-Pétersbourg, Igor de WWF nous accueille chez lui. Nous retrouvons aussi Dima et Bob, et faisons connaissance avec le chanteur de Razor Bois. Igor nous raconte les derniers concerts marquants du groupe, et nous parle de leur prochaine tournée en Europe. Il est question de l’Ukraine et de la Lituanie, mais aussi d’autres concerts qu’ils ont faits en Russie. Il nous raconte tout d’abord un concert interrompu par une alerte à la bombe. Depuis quelques temps déjà, les fachos ont pris l’habitude de faire des alertes à la bombe pour faire annuler les concerts antifas. À ce concert en l’occurrence, la police arrive et évacue la salle. Pendant que le public, déjà bien alcoolisé, attend dehors dans le froid, les flics chargés du désamorçage de la bombe arrivent avec un chien dressé pour trouver les bombes : ils le font monter au grenier (où la bombe est censée se trouver), mais, manque de pot, le plancher du grenier, trop fragile, s’effondre sur la scène ; le chien (unique en son genre dans le coin, et très cher !) tombe avec les débris sur la scène, et la police annule le concert. Dehors, le public s’échauffe et commence à casser tout ce qu’il voit : il n’y a plus de trains pour rentrer, il est trop tard, les gens n’ont nulle part où aller pour la nuit, qui promet d’être très chaude malgré le froid ambiant… Alors, les flics viennent supplier les What We Feel de jouer… ce qu’ils font, goguenards. Et c’est un concert génial ! La même chose se reproduit à un autre concert. Après une nouvelle alerte à la bombe, les flics font évacuer la salle en attendant les démineurs. Cette fois-ci, c’est une engueulade entre les flics locaux et les démineurs qui met le feu aux poudres. Après que l’énorme camion de déminage a écrabouillé deux voitures de flics sans pouvoir accéder à la salle où la bombe est censée se trouver, les What We Feel jouent en dépit de l’alerte à la bombe devant un public déchaîné. Le temps passe, notre train pour Saint-Pétersbourg va bientôt partir : nous sautons dans un taxi avec Dima, et en route pour Saint-Pétersbourg…

SAINT-PETERSBOURG
Nous ne restons que trois jours à Saint-Pétersbourg : nous ne sommes donc pas obligés de nous enregistrer auprès des autorités . Pourtant, malgré sa courte durée, le week-end passé à Saint-Pétersbourg est si dense que nous avons l’impression d’y passer autant de temps qu’à Moscou. À notre descente du train de nuit, le changement de décor (et de météo) est radical : le temps est à la neige, la ville est plus petite, à dimension humaine. Il y a moins de ces bâtiments gigantesques du stalinisme, bâtis sur les cadavres des prisonniers politiques. Ici, pas question d’arriver en retard à un rendez-vous, faute de laisser les copains geler sur place ! Nous parcourons la ville à pied et arpentons la perspective Nevski où Timur Kacharava a été assassiné en 2005 en pleine journée.

Première rencontre : Antifascisti Motive
Nous sommes chaleureusement accueillis par Guenrietta et Bruno que nous connaissons depuis plusieurs années par le biais de l’Antifanet : en effet, dès les années 1990, ce réseau antifasciste international s’est ouvert à l’Est, allant chercher les contacts antifas en Russie et en Pologne. Pour la Russie, ce sont les militantes de Tum Balalaika, devenu aujourd’hui Antifascisti Motive, qui nous ont familiarisés en tout premier avec la réalité russe. Ces retrouvailles sont donc l’occasion de longues discussions qui nous permettent de mieux appréhender le quotidien des militants antifas en Russie. Nous évoquons les menaces qu’ils subissent de façon répétée depuis 2004, année de l’assassinat de Nikolaï Guirenko , avec qui ils étaient en contact. Tous deux nous confient leurs craintes et les consignes données aux autres habitants de la maison depuis lors : en effet, comme Guirenko a été abattu à l’arme de guerre à travers sa porte d’entrée, après que son assaillant s’est assuré que c’était bien à Guirenko qu’il parlait, Guenrietta et Bruno ont dû mettre en place des mesures de sécurité devant leur porte d’entrée, car le code en bas de l’immeuble ne suffit pas. Il faut ajouter qu’à l’occasion du procès Voïvodine , Guenrietta a pu lire le dossier de l’enquête, particulièrement révélateur : les néonazis avaient une planque à deux pas de chez eux et les surveillaient, car tous deux étaient vraisemblablement les prochaines cibles de la bande. Mais la plupart du temps, nos discussions tournent autour du renouvellement qui s’effectue au sein de la scène antifa radicale en Russie. Avec l’émergence de militants radicaux plus jeunes depuis le début des années 2000, les activistes d’Antifascisti Motive se sont efforcés de faire le pont entre les générations en agissant à tous les niveaux : conseils de sécurité ou comment se prémunir des agressions hyperviolentes perpétrées par les fachos, organisation interne sécurisée, travail de propagande pour sortir de la seule scène contre-culturelle, par exemple. Et de fait, grâce à Guenrietta et Bruno, nous organisons un week-end marathon au cours duquel nous rencontrons Slon et Rush, comme nous l’avions prévu, mais aussi une vingtaine de jeunes militants radicaux.
Guenrietta nous explique aussi l’importance croissante d’Internet dans le militantisme des fachos, à travers l’exemple d’une campagne antiraciste menée par Memorial. Dans le métro pétersbourgeois, qui s’enfonce encore plus profondément sous la ville que le métro moscovite, chaque escalator vertigineux est surveillé par une femme, généralement âgée, postée dans une petite guérite, avec micro et écrans de contrôle. Un jour, des militants de Memorial ont été témoins d’une annonce en pleine journée, où il était question de Roms et de faire attention à ses poches, les Roms étant clairement assimilés à des voleurs. Dans leurs publications, les militants de Memorial se sont plaints de cette annonce publique et ont envoyé une lettre de protestation à la direction du métro pétersbourgeois. S’en est alors suivie une campagne de dénigrement et de menaces de Memorial, menée par des fachos sur Internet, qui a été jusqu’à une collecte massive en faveur de l’employée (qui avait perdu une prime en guise de sanction) et la remise solennelle d’un énorme bouquet de fleurs à cette femme. L’affaire a pris des proportions énormes, et encore une fois, les militants antiracistes ont été les cibles de menaces et de coups de pressions physiques (filatures, etc.)

Deuxième rencontre : deux concerts antifas à Saint-Pétersbourg, rencontre avec Rush
Au cours du week-end, nous assistons à deux concerts antifas : le premier, militant et clandé, a lieu dans un squat ouvert depuis janvier, le second, plus branché et complètement public, dans un club. Leur seul point commun, c’est leur affiche hardcore, mais aussi leur côté politique. Encore qu’il faille mettre quelques réserves à ce sujet-là, nous dit Rush à plus d’une reprise. Nous avons été conviés au premier, qui a lieu le soir de notre arrivée, par Rush, avec qui nous sommes en contact depuis 2006, depuis qu’il a été arrêté au cours d’une manif anti-DPNI où les fachos ont attaqué les antifas à coups de couteaux et ont été couverts par les flics tandis que les antifas étaient interpellés. Rush nous a avertis des précautions à prendre, et nous sommes accompagnés au squat par Slon. On nous ouvre la porte, et nous retrouvons dans l’obscurité Rush et d’autres. Le concert est complètement fermé, hyperprotégé, ce qui contraste singulièrement avec l’ambiance bon enfant dans la salle, presque insouciante, du public, assez nombreux. Trois groupes jouent ce soir-là, dont un groupe de Moscou, Prassak, très attendu : nous ne sommes pas déçus, il y a une véritable énergie dans cette scène, aucune embrouille, aucune tension. Des gars, des filles qui pogotent en se jetant les uns sur les autres sur le sol, la salle est super bien chauffée, et les gens vont fumer dans les escaliers. Plus tard, c’est Distress qui joue, avec Mitia de WWF, qui nous a pilotés dans le concert, et nous a expliqué deux ou trois choses sur le groupe précédent. De son côté, Rush fait de brèves apparitions dans la salle : il ne ressemble pas aux autres, dans la dégaine et dans l’attitude. Il semble nettement plus inquiet : « La plupart, c’est la première fois que je les vois au squat. Ils ne se méfient pas, et ils ont tort. La situation s’est beaucoup tendue ici, ces deux dernières années. Avant, on était cool, malgré les meurtres, mais maintenant, le danger est plus grand car les flics entraînent les fafs, qui ont, eux, les coudées franches pour nous casser la gueule. Alors, on reste vigilants du côté des organisateurs. » Le lendemain, Rush nous emmène dans un club de Saint-Pétersbourg où a lieu un concert de hardcore, plus ou moins étiqueté antifasciste ; pour lui, c’est typiquement le genre de concerts que les fafs aiment attaquer, car ils peuvent cibler plus facilement des sympathisants du mouvement antifa aux abords de la salle. Et de fait, comme à Moscou, ce type d’événements (où nous ne voyons pas de table de presse, contrairement à la veille, au squat) semble être la seule possibilité pour les antifas de se retrouver autour de quelque chose, d’un lieu, même ponctuellement. Nous restons moins longtemps, le concert est plus cher, la musique plus commerciale, et les attitudes du public moins festives. Les filles sont plus rares, les hardcoreux et les skins roulent des mécaniques, l’ambiance est décevante… Heureusement, Rush est là, avec qui nous continuons la discussion entamée au squat la veille.

Troisième rencontre : d’autres militants antifas radicaux autour de Rush
Entre les deux concerts, et après une balade dans la ville magnifique, Rush nous organise une rencontre surprise avec une vingtaine de jeunes militants, au squat. Ils sont redskins, anars, étudiants ou travailleurs, il y a des filles et des gars, de 18 à 25 ans, certains sont franchement lookés, d’autres pas du tout, peu parlent anglais, et leurs centres d’intérêts sont très divers. Mais une chose est sûre, ils ne veulent que parler de la France, de notre antifascisme et des luttes que nous menons. Alors la discussion démarre, Rush sert d’interprète pendant deux heures : nous racontons l’antifa en France depuis les années 1980, la scène alternative, l’extrême droite française, 2002, les mobilisations antifas, évoquons la situation dans le Nord et l’Est de la France, aussi celle du Sud-Est, parlons de nos actions, de nos lieux, de nos concerts. Il nous est impossible de leur poser des questions sur la Russie, tant ils sont avides d’échanger dans l’autre sens. À un moment, nous évoquons le film Antifascist Attitude, et cela provoque des réactions très diverses. Certains semblent détester le film parce qu’il est trop composite et ne s’appesantit pas sur tel ou tel aspect de l’antifascisme en Russie, d’autres, comme Rush, louent au contraire son caractère apparemment décousu : « Ce film montre bien la réalité du mouvement antifasciste russe, sa diversité, ses bons et ses mauvais côtés. C’est un bon état des lieux au bout du compte, je pense qu’il reflète bien ce qu’on est. »
Nous répondons à des dizaines de questions, sur les banlieues, sur la libération animale, sur les squats, sur la violence des fafs en France : ils sont assez bien au courant de la situation en France, sauf peut-être par rapport à l’extrême droite, qu’ils imaginent plus à l’image de la leur. Alors, nous leur expliquons la criminalisation des anars en France, et échangeons au sujet des pratiques policières dans les deux pays. Nous remarquons au cours des discussions à quel point les frontières semblent s’abolir dès lors qu’on touche au contre culturel, tel qu’il est disponible sur Internet, ou via l’Allemagne. Nous avons quelques questions sur le degré de politisation des scènes contre culturelles françaises ; à ce sujet, Rush nous explique qu’il y a en Russie des antifas apolitiques, qui se proclament antifascistes mais n’aiment pas les étrangers et sont fiers de leurs pays. Il ajoute que certains utilisent même des symboles fafs, sans voir où est le mal. Ce phénomène nous renvoie à des mots d’ordre récurrents depuis quelques temps dans la scène antifasciste russe, qui affirment que l’antifa, ça n’est pas une mode, c’est un engagement !

Au bout du compte, notre passage aura contribué à gommer un peu les frontières : « Beaucoup de choses ont changé : non seulement vous nous avez fait part de votre expérience, mais votre présence a fait que des gens se sont parlé et ont fait des choses ensemble », nous dit Macha quand nous la quittons. Même les questions que nous posions, sans œillères, ont peut-être fait changer quelques habitudes, comme dans la scène antifasciste parisienne la venue et la participation au 9 mai 2008 de trois antifas russes a contribué à forger en quelque sorte une nouvelle unité du mouvement antifasciste radical.

Tina, mai 2009

Format imprimable Envoyer cet article à un(e) ami(e)
ARTDESIGN BY NLH$(tm)
 no copyright - reproduction vivement conseillée, en citant la source.