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#20 - Hiver 2010 : Cartouche, à corps perdu.
le 9/1/2010 11:51:12

Géraldine a beau faire partie du comité de rédaction du fanzine, nous n’avions jamais interviewé Cartouche. Est-ce que vous pouvez revenir sur l’histoire du groupe à l’heure du deuxième album ? Où avez-vous tourné ces derniers mois ?
Ray : une petite histoire ! Cartouche s’est créé en 2005, à l’initiative de Géraldine. Parité parfaite : 2 filles/2 gars. Alex (guitare), Niko (batterie), Géraldine (chant et guitare) et moi-même (basse), venant tous du même milieu musical ! Basé sur des idées communes (antifascisme, antiracisme, antisexisme, libération animale pour certain(e)s, solidarité). Le nom du groupe vient du célèbre bandit parisien Louis-Dominique Cartouche, activiste au début XVIIIe siècle, devenu dans l’imaginaire populaire, un redresseur de torts, justicier social et ennemi du pouvoir. Ces derniers mois nous avons tourné surtout en Allemagne et dans les ex-pays de l’Est ; très belles rencontres avec des gens très impliqués.

Ce nouvel album, justement, on le sent plus abouti et mieux produit. Quelles en sont les raisons ?
Géraldine : le premier album a en effet un son plus « années 80 ». La première raison est qu’il a été enregistré en cinq jours et mixé en un, avec très peu de travail ensuite sur le master. La deuxième est que c’était à Londres, et que l’ingénieur du son est adepte du son punk rock anglais de l’époque : brut, sans effets ni sur la musique, ni sur la voix. Cela explique d’ailleurs que pas mal de monde a trouvé dans ce disque des airs de Blondie. Mais finalement, nous en avons été contents. Toutefois, sur le deuxième album qui vient de sortir, À corps perdu, je voulais plus de brillance et de puissance, et Lucas Chauvière du studio Soyouz était la personne parfaite pour l’obtenir. De plus, les séances d’enregistrement se sont étalées sur deux mois, ce qui a laissé le temps de la maturation.
Ray : je ne pense pas que cet album soit mieux abouti que l’autre, il est différent. Mais puisqu’on joue ensemble depuis plus longtemps, les affinités musicales se font et donc il est possible que cela ait eu une influence sur la mise en place. Cet album n’a pas du tout été enregistré dans les mêmes conditions que le premier. Ce dernier était plus brut et sans effets (à l’anglaise), c’est un son que personnellement j’apprécie.

Le chant en français est toujours très présent, mais a laissé une place aux textes en anglais. Qu’est-ce qui motive ce choix ?
Géraldine : écrire en français est d’abord une évidence, car c’est ma langue maternelle, celle qui me permet d’exprimer mes émotions et mes sentiments. Cette langue a un rythme et une musicalité particuliers. Les phrases s’étalent, (l’alexandrin est souvent utilisé dans le rock), permettant des respirations en cours de route, induisant un rythme bien précis. Les sons parfois accrochent, raclent la gorge, et s’adaptent bien à la rage des mots. Mais d’un point de vue musical, l’anglais est intéressant, car il permet un résultat plus limpide, une mélodie différente. Et ce n’est pas pour rien que beaucoup de groupes chantent en anglais. Les phrases sont souvent plus courtes et il est plus facile de faire durer des syllabes qu’en français.

Parmi les titres les plus émouvants, il y a Mort pour la France et le Chant des partisans de Vilnius. Expliquez-nous ces deux textes. Est-ce que la mémoire des défaites du mouvement ouvrier nourrit l’avenir ?
Géraldine : Mort pour la France est inspiré et est un hommage au travail entrepris par un ami, qui, bien avant que le film Indigènes ne suscite un débat aboutissant à la reconnaissance si tardive de la participation des étrangers aux guerres françaises, s’est battu pour la reconnaissance des droits de ces anciens combattants étrangers. Il s’agissait de revenir sur une inégalité, et de rendre aux personnes concernées, déjà âgées alors, leur dignité. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, quand les résistants étrangers, dont beaucoup d’Espagnols, s’avançaient dans les files d’attente pour toucher, au même titre que les autres, une indemnité, ils ont été écartés. Par la suite, De Gaulle a affirmé qu’il ferait payer aux anciens combattants étrangers la participation de certains aux luttes d’indépendance. Je suppose que la chose était de dire : « Ah vous avez voulu l’indépendance, eh bien la France ne vous doit rien. » Tous ces hommes ont dû se sentir blessés et bafoués par cette idée qu’ils avaient défendue et que la France portait en étendard, celle de la liberté…
Pour ce qui concerne le Chant des partisans yiddish, quand j’ai entendu ce morceau, en cherchant des chansons populaires étrangères, j’ai tout de suite eu envie de le chanter. À la base, ce n’était pas prévu. Je l’ai écouté plusieurs fois pour le chanter au mieux (je ne parle pas yiddish), et on l’a improvisé en studio, à la guitare électrique et un petit instrument, une sorte de mini-orgamon que Lucas avait trouvé dans la rue et qui traînait dans le studio. Ce texte a été écrit par Hirsch Glick, lui-même membre de l’Organisation des partisans unifiés, un groupe de jeunes partisans juifs du ghetto de Vilnius en Lituanie, dont la devise était : « Nous n’irons pas comme des moutons à l’abattoir. » Et leurs actes de résistance l’ont confirmé.
Ray : il est indispensable de transmettre la mémoire d’un monde ouvrier, d’une conscience de classe (voir les paroles par exemple de Frères de labeur ou de Encore un verre). En ce moment, ce qui me paraît certain, c’est qu’il y a une sorte de « reconquista » menée par les classes dirigeantes qui veulent reprendre le peu d’acquis sociaux durement gagnés au cours de l’histoire par les ouvriers. Nous subissons des défaites, notamment à cause de l’inertie des gens - il est vrai qu’il est beaucoup plus facile de laisser les autres agir à sa place ! - Mais il faut aussi tenir compte de l’arsenal (physique et moral) mis en place par ces classes dirigeantes. Donc en effet, les défaites sont là, mais je garde toujours espoir. La contre-culture est aussi un moyen de résistance.

Géraldine, pourquoi as-tu troqué la basse, ton instrument fétiche, pour la guitare ? Que deviennent tes autres groupes ?
G : la basse est mon instrument. J’aime son côté rythmique et l’osmose de jeu avec la batterie. Par contre, je suis beaucoup moins à l’aise pour chanter avec cet instrument qu’avec la guitare. Dans un accord de guitare, il y a six notes, il est plus simple d’en trouver une à laquelle se raccrocher. Alors qu’à la basse on joue principalement une rythmique, à la base du morceau (sauf certains musiciens qui l’utilisent plus comme une guitare), et il est bien plus difficile de s’en détacher au chant qu’avec la guitare. Et puis, j’avais aussi envie de jouer avec Raymonde, qui est une amie et une bonne bassiste.

Cela fait plus de vingt ans que vous êtes toutes deux des activistes de la scène punk. Comment évolue-t-elle à votre sens ?
Ray : je ne suis pas sociologue de la soi-disant « scène » punk/oi/ska/alternative. Je laisse ça à d’autres. Je préfère parler de contre-culture. Pour moi, il n’y a pas plus de scène que de mouvement car cela reste très intimiste. Il me semble qu’on ne peut pas dire « c’était mieux avant ». Non, simplement différent ! Ce qu’on peut remarquer c’est qu’il y a quinze ou vingt ans, il y avait plus d’assos, et de lieux (salles, squats) pour jouer qu’aujourd’hui. Il fallait dire qu’on faisait un groupe et c’était parti ! L’esprit DIY. Il y avait plus de spontanéité et on organisait des concerts à l’arrache ! Dans les années 90, la mainmise des institutions étatiques, des partenaires privés et des majors sur cette culture a conduit à une reconnaissance, à une officialisation de cette dernière, des lieux et des assos (par le biais des FAIR, subventions, gros festivals…). Du coup, on a assisté à la récupération d’une culture populaire (même si très en marge) qui est devenue une mode et un business. Au regard des contraintes administratives, il est devenu plus difficile d’organiser un concert (cahier des charges, autorisation, budget…). Cela a été en partie de la faute de certains groupes : le jour où certains se sont considérés comme des musiciens professionnels à part entière, ils ont intégré le système, ça a été la mort de toute contestation : comment rester crédible et honnête quand on joue dans des festivals bourrés de sponsors, et que pour jouer on demande des sommes impossibles à payer par des assos ? N’oublions pas non plus, les nombreuses expulsions de squats par l’État et les fermetures de bars (par arrêtés municipaux, les villes se veulent « propres » comme à Rennes). Je ne critique pas les choix de certain(e)s mais les gens qui ont été sincères, du moins politiquement, on les retrouve toujours quelque part soit dans une asso, dans une manif, etc.
Le public aussi a évolué… Ce milieu colporte des genres musicaux assez « vieux » : d’où la difficulté de rallier les plus jeunes, et le manque de liens avec la population des différents quartiers. Mais heureusement partout, des assos, des collectifs, comme les Graillouteurs (79), les Skuds (35) font un super boulot, sans sponsors et avec des idées politiques que nous défendons. Les plus anciennes poches de résistance sont toujours présentes : Maloka (Dijon), l’Étincelle (Angers) et d’autres, les collectifs politiques (No Pasaran, CNT, FA…), musicaux (René Binamé), infokiosks, librairies, radios associatives, fanzines… Le rapprochement avec une scène de hip-hop conscient (mais ici encore musique assez vieillotte) peut faire évoluer les choses. Malgré une féminisation du public, une triste constatation : le peu de présence de filles sur scène. Y aurait-il dans ce milieu un machisme récurrent ? On découvre même là un domaine « féminin » (tenir le bar, les entrées, faire la bouffe…), et un autre (plus « valorisant») « masculin » (jouer sur scène, faire la sono, le SO…) Dire qu’on a des idées antisexistes ne suffit pas, ce qui compte c’est leur application. Il faut que les femmes occupent et s’approprient ce milieu (de même que l’en-dehors) mais dans ce domaine il reste beaucoup à faire. Autre danger, le progrès de l’apolitisme dans les esprits et dans la société. On ne doit tolérer aucune compromission ni ambiguïté.

Beaucoup de groupes énoncent de belles idées et clament des slogans sur scène, le plus souvent sans suite dans la « vraie vie ». Qu’en pensez-vous ? Le rôle de l’artiste est d’éveiller les consciences tandis qu’il revient aux militants de s’investir sur le terrain ?
Ray : tout d’abord, je ne me considère aucunement comme une artiste (je ne reconnais toujours pas les notes de musique, alors tu vois…) et je travaille précairement pour vivre. Non, je pense qu’on devrait tout(e)s, dans la mesure du possible, militer. Au quotidien (par exemple par des choix de vie, d’alimentation, d’habitation) ; à la maison, au boulot, dans la rue, au troquet, en concert. J’ai une grande admiration pour les militants et je crois encore (même si c’est ringard) que la seule façon de se faire entendre c’est d’occuper les rues et de pratiquer l’action directe, l’autogestion, de donner une visibilité à ses idées, de ne pas laisser passer des choses intolérables. Et ce, malgré le peu de participation aux grèves et manifs actuellement (grâce au travail de sabotage des « partenaires sociaux » rémunérés, hi ! hi !). Dernièrement, ma grosse déception a été le manque de soutien massif au LKP et aux peuples antillais. Je reste fidèle au vieil adage basque « besta bai, borroka ere bai ! ». Il est regrettable qu’il y ait plus de public à un concert qu’à une manif ou un débat. La musique s’est souvent mariée aux luttes et reste un bon vecteur de sensibilisation si on l’associe à de l’information (tables de presse). Le milieu militant ne doit pas être composé uniquement « d’intellectuels » mais de tou(te)s. Pour en revenir aux groupes, on ne peut les juger seulement sur leur comportement scénique : il y a des groupes qui ont des textes « légers » mais sur lesquels on peut compter (soutien ou autre) et d’autres qui scandent des slogans combatifs et qu’on ne voit nulle part. Ceci dit, s’ils font passer des messages intéressants ça fait aussi avancer la lutte.
G : la musique est un moyen d’expression, et donc de communication. Je dirais que « l’artiste » peut semer une graine de contestation ou de révolte, mais seul l’individu qui la reçoit, est apte à la faire germer ou non. Comme il serait prétentieux et dictatorial de vouloir changer le public. Par contre, transmettre, bousculer, provoquer, oui. En concert, j’adresse toujours des messages particuliers sur la condition féminine. Très provocateurs, si je sens une atmosphère ambiante emplie de testostérone, ou au contraire remplis de joie et de solidarité si je m’aperçois que pour une fois, les femmes ne sont pas confinées au rôle de « copine de ». Le punk rock, comme les autres scènes musicales, laisse le plus souvent, une place de seconde zone aux femmes. Plus généralement, je trouve que dans l’extrême gauche, les milieux libertaires, comme dans la société en général, dans les faits, les discriminations faites aux femmes ont souvent une importance secondaire. Voire pour certaines, comme les violences verbales se rapportant au corps et au sexe, on peut les trouver amusantes. Cela m’énerve de plus en plus, et j’ai bien l’intention, par la musique, de transmettre et provoquer des réflexions.


Sarkozy a tenté de panthéoniser l’auteur des Justes et de L’Homme révolté. « Les cons, ça ose tout ? »
G : il a d’ailleurs affirmé que ce serait « un symbole extraordinaire » ! En effet, celui d’enterrer dans le caveau de la République l’idée de liberté clamée si désespérément par Camus. Mais a-t-on lu le même Camus ? Celui qui fait dire à ses personnages : « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police » ou « la liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre » ? Je serais curieuse de connaître l’idée de révolte du président français. Le Pen a bien écrit son mémoire d’étude de Sciences Po sur « le courant anarchiste en France depuis 1945 ». Tout est possible en ce bas monde !
Ray : sa « royale majesté » essaie de mélanger toutes les notions dans la tête des gens ; ce n’est pas nouveau, c’est sa méthode populiste. Si Durruti pouvait lui être utile, il serait capable de le reprendre !

Un dernier mot ? Un dernier cri ?
Géraldine : « J’ai trop saigné, sur ma Gibson… »
Ray : rester vigilant(e)s, ne jamais lâcher l’affaire : s’organiser, prendre les choses en mains ! … continuer…. tout reste à faire

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