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#01 - mai 1999 : DANIEL GUÉRIN - Acteur et théoricien de la radicalité politique
le 4/12/2004 21:07:22

Ce mois-ci, on propose le portrait de Daniel Guérin, penseur d'un communisme libertaire crédible. Pour les prochains numéros, on pense à Gramsci, Rosa Luxemburg, aux situationnistes, etc. Vos suggestions sont les bienvenues, de même que vos réflexions.

Daniel Guérin est né en 1904 à Paris dans un milieu social très aisé. Il a vécu la jeunesse d'un jeune bourgeois libéral : esthète, un peu dandy, attaché au patriotisme, étudiant à Sciences-Po... À 22 ans, il commet son premier livre, un recueil de poèmes assez naïfs pourtant salué par Mauriac, Colette, Barrès... Il écrira trois livres avant de comprendre qu'il n'est pas fait pour la littérature, que de toute façon Radiguet avait pris la place avant lui.

En 1927, il part en Syrie et revient écœuré par l'attitude de l'armée à l'égard des colonisés. En 1930, il visite l'Indochine, et assiste à la répression de Yen Bay par les troupes colonisatrices. Les "socialistes" et les "radicaux" approuvent fermement cette tuerie au nom de "l'ordre républicain". À partir de cette date, il devient LE militant anticolonialiste. Il le restera toujours, premier ou presque à entrevoir et à défendre la nécessité de l'indépendance des colonies. Il a toujours choisi la classe et jamais la "race", certains devraient s'en souvenir plus souvent! Il est très opposé au courant assimilationniste qui veut faire des peuples colonisés des "Français au rabais".
En 1930 également, il adhère à la Révolution Prolétarienne de Pierre Monatte et à la SFIO. Le groupe qui édite "Révolution prolétarienne" et "Le Cri du peuple" est constitué de marxistes et de syndicalistes révolutionnaires comme Louzon, Chambelland... Des types intéressants qui ont participé à la création du PCF mais qui ont été exclus en 1925, trop révolutionnaires...
À cette époque, Guérin est marxiste, il apprécie Lénine (il en reviendra) mais est un ferme antistalinien, c'est la raison qui l'amène à ne pas aller au PC, même si l'ouvriérisme des militants de base le tente beaucoup. Antistalinien et révolutionnaire, il a raison avant tant d'autres ! Il est aussi antimilitariste, ce qui lui vaut d'être dégradé de sa condition d'officier de réserve.

Le 6 février 1934, il assiste au défilé des fachos place de la Concorde et participe aux contre-manifestations des 09 et 12 février. Il se bat pour l'unité des organisations ouvrières contre le fascisme plusieurs mois avant que le Komintern ne décide de la stratégie des "fronts populaires". Il écrit "Fascisme et grand capital" et "La Peste brune". Il énonce sa thèse classique : face au fascisme, la seule alternative, c'est le socialisme. (Cela reste d'actualité ! Tout dépend du socialisme choisi... Ni le PS ni le goulag, merci.) Acteur fondamental de la tendance de la SFIO connue sous le nom de "Gauche révolutionnaire", une séduisante tendance d'extrême gauche, il se bat pour un "front populaire de combat". Il pense qu'en 1936 "tout était possible" et que le "front populaire est une révolution manquée", c'est d'ailleurs le titre d'un de ses meilleurs livres. Trop gauchiste pour Blum, il est viré de la SFIO, avec Pivert et toute sa tendance, en 1938. Il crée alors le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), un parti révolutionnaire à la pointe du combat anticolonialiste et anti-impérialiste. Pendant la guerre, il fout le camp en Norvège, à ses yeux, cette guerre n'est pas la sienne ni celle des travailleurs. Il adhère à la IVe Internationale. Il a toujours eu de la sympathie pour le trotskysme. Il a d'ailleurs rencontré Trotsky en 1934 et a correspondu avec lui entre 1938 et 1940.

Il rentre en France vers 1943 et combat à la fois le fascisme et l'impérialisme, combat très minoritaire. Il n'est ni gaulliste ni communiste, il est alors trotskyste. Le nationalisme du PC le dérange profondément, car il pense que les travailleurs n'ont pas de patrie, mais une classe, ce qui est largement suffisant. Il dénonce le PC parce qu'il couvre la répression honteuse des événements de Sétif, une tentative d'insurrection pour se libérer du joug colonial français. Quant aux gaullistes, pas besoin de dire ce qu'il en pense...

C'est un ami de Messali Hadj, et des différents courants trotskystes (Lambert, Pablo...), il ne peut supporter les amalgames douteux ("les trotsko-hitlériens", sic) du parti communiste. Il pense que le stalinisme est l'élément le plus contre-révolutionnaire du siècle puisque la IIIe Internationale a toujours étouffé les mouvements révolutionnaires avant-gardistes. C'est un éternel minoritaire, un révolté, un pur qui va jusqu'au bout de sa logique, et préfère militer dans de toutes petites organisation que se "salir" avec des grandes orgas d'apparatchiks. Radical, il le sera toute sa vie. Il est de tous les combats. Intellectuel à la plume d'acier, il lutte pour la classe ouvrière au côté des colonisés, des Noirs américains, des homosexuels... Il est au service de la révolution, combattant infatigable jusqu'à sa mort en 1988, précurseur et visionnaire. Dégoûté par le "mitterrandisme", il était pessimiste dans ses dernières années, mais opposait à la triste conjoncture l'optimisme révolutionnaire qui ne s'arrête pas à quelques années de "régression".

Sa radicalité politique l'a fait voyager au bout de la gauche. Pour le définir, on peut le comparer à un acide, il a rongé le système, et peu à peu, il l'a oxydé. À cet ami de Richard Wright ("Black boy"), de Frantz Fanon, des surréalistes, puis en 1968, des situationnistes, on doit une esquisse de théorie politique, presque une intuition : dans les années 1950, Guérin est revenu du léninisme, il cherche autre chose, une autre voie, il évolue peu à peu vers l'anarchisme. Mais la répétition religieuse des vieux textes de Bakounine ou de Proudhon le fatigue. Il écrit une anthologie de l'anarchisme fameuse, et surtout "À la recherche d'un communisme libertaire". Guérin pense qu'il faut faire une synthèse entre l'anarchisme et le marxisme au lieu de les opposer sans cesse. Le luxembourgisme l'intéresse car la grande Rosa, à la fin de sa vie, fut une critique féroce de la révolution russe et surtout parce qu'elle a dégagé le concept de "spontanéité des masses". Le socialisme ne vient pas d'en haut, mais d'en bas. Toute la fin de sa vie, Guérin martèle son message : il est révolutionnaire et anti-autoritaire, il est libertaire, un jour viendra...

On confesse un certain attachement pour cette figure trop méconnue du siècle. Attachement pour un homme qui fut de tous les combats, et à leur avant-garde... Les historiens "officiels" le laissent dans l'oubli car il dérange trop. Nous, on se souvient de lui, et sa mémoire, cette mémoire des vaincus qui prendront bien leur revanche un jour, cette mémoire est la nôtre! Il a traversé ce siècle de sang au service d'un idéal, la révolution. Plutôt riche, il a financé énormément d'organisations révolutionnaires, anars ou trotskystes, ou communistes pas trop orthodoxes. Aurait-il soutenu le RASH ?

On peut, on doit lire Guérin, et notamment "Front populaire, révolution manquée" (Babel révolutions, 70 F), "La Peste brune" ou "Fascisme et grand capital" (éditions Syllepse). pour les courageux, il a écrit une "somme" sur la "grande Révolution" : "Bourgeois et bras nus" (les Nuits rouges, 80 F). Pour plus d'infos, voir le hors série de Alternative Libertaire.

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