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#08 - février 2002 : GENOVA IS BURNING - En guise d'invite à poursuivre
le 4/12/2004 21:48:56

Sur le contre-sommet du G8 qui s’est déroulé à Gênes à la fin du mois de juillet 2001, tout a été dit ou presque. Tout et souvent le pire. Le journalisme de révérence a rédigé, à cette occasion, quelques unes de ses pages les plus crasseuses. Raccourcis trompeurs et saisissants, calomnie éhontée, pour un peu, on en aurait presque oublié qu’il y eut un mort, et que ce mort se trouvait du côté des manifestants.
Carlo Giuliani. Il s’appelait Carlo Giuliani. Il avait 22 ans et vivait à Gènes. C’était un petit keupon qui traînait souvent au centre social Zapata. Lui non plus ne se résignait pas à une contestation de façade. Il est tombé, le vendredi 20 juillet, dans l’après-midi. Une balle dans la tête, à bout portant. Quelques minutes plus tôt, il devait certainement gueuler «Genova Libera» en voyant les flics reculer... Cela aurait pu être n’importe lequel d’entre nous. Ce récit, écrit plusieurs mois après les faits, lui est dédié.

Pour rejoindre la cité ligure, les «agités», appelons-les ainsi, quittent la France 5 jours avant le début du sommet officiel du G8. Certains choisissent la route, d’autres le train. L’idée essentielle, c’est de passer, quitte à s’y prendre à plusieurs reprises et par divers chemins. Billets en première classe, guides de voyage, appareil-photo, adresses d’hôtels à Gênes mais aussi à Rome, absence formelle de tout matériel «démocratique», vrais dégaines de touristes. Que ne faut-il pas faire pour aller manifester dans un pays membre de l’Union Européenne! La convention de Schengen n’ayant pas encore été levée, la circulation des individus est sensée être absolument libre, pourtant, les douaniers italiens tentent de les piéger. Un pieux mensonge et quelques heures plus tard, ils sont à Gènes.
En ce début de semaine, les gares centrales ne sont pas encore fermées. Pour empêcher les manifestants d’affluer, le gouvernement italien bloquera la quasi-totalité des moyens de transports, à partir du mercredi 18 juillet. Frontières, aéroports, gares, autoroutes et port fermés. Premières entorses aux droits élémentaires.

Sur place, il y a des flics partout. Hélicoptères oppressants, rampes anti-missiles, frégates, blindés, c’est stupéfiant. 18000 «pigs in blue»! Impossible de passer 5 secondes sans croiser un fourgon ou une patrouille, sans compter les légions de civils, aux looks parfois réussis (rockers, bikers, mères de famille), qui sont grillés à leurs bananes pour cacher pétard et menottes. Berlusconi a choisi de transformer le premier port italien en véritable camp retranché. Pour son gouvernement, qui compte des membres des partis d’extrême droite Alliance Nationale et Ligue du nord, c’est la première épreuve. Il s’agit de montrer au reste du monde que l’ordre libéral règne en Italie. Devant un tel arsenal répressif, au coût faramineux, la bataille «militaire» est d’emblée perdue. Reste à gagner la guerre symbolique!

Tous les squatts du centre ville sont évidemment fermés. En banlieue, le dispositif policier est un peu moins étouffant. Les «agités» s’installent en premier lieu au CSO Immensa. Le centre est grand, tenu par des autonomes, mais trop connu par la volaille et très loin du théâtre des opérations. Finalement, Immensa est abandonné par la quasi-totalité de ses occupants, juste avant que les flics ne l’investissent, «préventivement». C’est finalement dans un camping de fortune, situé à moins d’un kilomètre du centre de convergence du Genoa Social Forum (GSF), un collectif d’associations œcuméniques «représentatives», que nos individus élisent domicile.
Le camp, où dorment au départ de nombreux militants d’Attac et des jeunesses évangélistes italiennes, se transforme au fil des jour en repère d’un Black Block potentiel. Anarchistes anglais, punks allemands, anarcho-syndicalistes français, autonomes grecs, libertaires nord-irlandais. C’est le bon endroit. Chez les radicaux. Ceux qui ont la rage et qui sont venus pour en découdre. Ceux qui ne veulent ni d’une contestation humaniste, ni d’un capitalisme citoyen.

Mardi 17/07, visite et ballade dans le centre historique. Première rencontre avec la fameuse Zone rouge, le périmètre de sécurité entourant le palais où se réunissent les congressistes, une zone formellement interdite au quidam de base.
Avec Turin et Milan, Gênes est l’une des trois grandes villes industrielles de l’opulent Nord-italien, mais c’est aussi une cité au passé médiéval chargé. Jusqu’au passage de l’ouragan Berlusconi, le centre était bien conservé. Mais ce dédale pittoresque de ruelles pavées étant propice à l’agitation gauchiste, les grands moyens sont déployés. Des grilles de 6 mètres de hauteur, solidement scellées dans le sol, obstruent toutes les voies. Marc Bloch doit se retourner dans sa tombe, mais c’est imprenable!

Mercredi 18/07, jour des grandes retrouvailles. Des vieux copains sont venus de très loin pour célébrer à leur façon la réunion des grands exploiteurs de ce monde. José Bové, trop médiatique et de plus en plus modéré, est entarté devant les caméras de TF1.
Après d’interminables palabres sur les manifs à venir et le comportement à adopter, passage au concert (payant) du millionnaire Manu Chao, membre bêlant d’Attac, qui tiendra des propos anti Black Block inquisiteurs, le surlendemain. Il est bien connu, cher Manu, que les zapatistes se battent en claquant fort dans leurs mains... Sur le coup, ça fait quand même plaisir d’entendre quelques vieux morceaux de la Mano Negra.

Jeudi 19 juillet, première grande manifestation pour défendre les migrants et les sans-papiers. Défilé pour la liberté de circulation des individus, et non des seuls capitaux. Manif qui permet de se compter. Il y a du monde, beaucoup de monde. Pas moins de 50000 personnes, avec gueule de l’emploi en prime. Le cortège libertaire, qui ferme la marche, a fière allure. Les casques et les cagoules fleurissent. Les heurts avec les flics sont évités de justesse. Il est encore trop tôt. Mais le sort des jours suivants est d’ores et déjà scellé. Tout au long du parcours, des génois applaudissent. Certains accrochent du linge aux fenêtres en signe de désobéissance civile. Le gouvernement, qui souhaitait une ville «propre», a demandé aux ménagères de ne pas étendre leurs draps à l’extérieur. Ridicule! D’autres, souvent les plus âgés, déploient des drapeaux du PCI et saluent la jeunesse turbulente. La haine de classe aux tripes.

Vendredi 20 juillet. 10 heures. Il a plu toute la nuit mais un gymnase a été investi pour dormir au sec. Mine des mauvais jours. Tour des chantiers pour récupérer casques et K-Way. Le sommet commence officiellement ce matin. Les congressistes des 8 pays les plus riches du monde quittent leurs paquebots de luxe. Ils dissertent sur les politiques à ratifier dans les grandes institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC. Trois cortèges «antimondialisation» doivent défiler. La «Pink march», qui rassemble les réformistes de toutes obédiences, part de la Piazza Dante. Le cortège de la «désobéissance civile» (Tute Bianche, jeunesses communistes, etc.) quitte le Stade Carlini à midi. La manif des COBAS (syndicats de base, radicaux) doit partir de la Piazza Paolo da Novi à 12 heures.
A 11 heures, au camp, c’est le branle le bas de combat. Le bitume est défoncé à coup de barres, les projectiles s’entassent dans les sacs, des triques de fortune sont récupérées à droite et à gauche. Les masques à gaz apparaissent.. A 11h30, le cortège du Black Block se met en route. Pas moins de 1000 personnes casquées/barrées et tout de noir vêtues. C’est très impressionnant. Un indescriptible parfum des années 70. Aucun flic n’est croisé jusqu’au Corso Torino, or ce cortège est une véritable provocation. Quand le Block s’approche de la Piazza Paolo, certains Cobas applaudissent. Les premières banques sont ruinées, les hélicos volent en stationnaire, la fête commence. Les flics chargent à grand renfort de lacrymo. Cocktails et caillasses y répondent. Les grosses voitures crament. Le Block, composé d’individus qui ne se connaissent pas, se désolidarise en quelques minutes. Trois groupes épars continuent à se la donner, brièvement. Puis, plus rien, la fuite. Mettons fin à un MYTHE: le Black Block de Gènes n’a pas vécu plus d’UNE HEURE!
Les «agités» sont dispersés. Certains continuent à fighter et suivent le groupe qui attaque la prison de Gènes, d’autres, traqués, se réfugient sur l’esplanade du GSF, convaincus que les flics n’oseront pas entrer. Mais le centre de convergence n’est pas une église, et stupeur, un blindé et 200 carabiniers investissent la place. Les fringues noires et les casques sont rangés dans les sacs, vite remplacés par des T-shirts, drapeaux et autocollants d’Attac-Italie. Une poignée de tracts en main, et le sourire coupable, nos individus prennent le chemin de la station Brignole, d’où montent d’étranges fumées noires. Une demi-heure et quelques barrages de police plus tard, ils se retrouvent au milieu d’une énorme masse de manifestants, qui harcèlent sans discontinuer les cordons de bleus. Il est 14 heures, la journée prend un nouveau visage.
Le cortège rejoint est en fait celui de la Disobbedienti Civil. Exceptionnellement, les Tute Bianche ne portent pas leurs célèbres tuniques blanches. Ils ont bien préparé leur manif. Deux camions-sono donnent des directives et permettent d’éviter les phénomènes de panique. D’énormes plaques de plexiglas protégent les manifestants des flics et des dizaines d’infirmiers soulagent ceux dont le CS bouffe les yeux et la gorge. Les Tute Bianche ne vont généralement pas au carton, ils résistent aux coups de matraque des flics en portant des armures de mousse condensée. Ce vendredi 20 juillet, ils sont complètement débordés par les jeunes des centres sociaux, par les Black Blockers égarés, les vieux cocos, les jeunes anars, par une foule plurielle et déterminée, mais ils acceptent de jouer le jeu. Pendant 4 heures, une horde de 3 à 4000 individus se rue sur les rangs de flics, leur balançant tout ce qui tombe sous les mains (marbres de vestibules, trottoirs éclatés). Les flics sont acculés et reculent, abandonnant leurs boucliers et un camion, poursuivis par des manifestants enragés qui gueulent «Genova Libera», crescendo. Le camion est brûlé, ainsi que toutes les voitures et les poubelles, recyclées en barricades. Des scènes de guérilla urbaine pas vues depuis longtemps. C’est lors d’un de ces assauts que Carlo est abattu d’une balle dans la tête, par un flic pris de trouille. La jeep des carabiniers roulera deux fois sur le cadavre du camarade, ajoutant l’horreur au crime.
Un journaliste, se trouvant sur place au bon moment, a immortalisé la scène. Les images ont fait le tour du monde. Elles sont encore visibles sur le site d’Indymedia.
Vers 18 heures, avec deux blindés et deux canons à eau qui avancent à vive allure, le Corso Gastaldi est dégagé. Les camions des Tute Bianche appèlent au calme, mais c’est de nouveau la fuite, puis la poursuite effrénée. Retour discret au camp, pliage des affaires et évacuation du lieu, devenu dangereux. Direction le centre Indymedia, pour en savoir plus. A Gênes, d’un seul coup, l’ambiance a changé. Ceux qui condamnaient la violence des manifestants le midi se plaisent maintenant à porter des rubans noirs, en signe de deuil. Dans la rue, les passages des hélicoptères et des blindés sont ponctués de cris: «Assassini», «bastardi». Les chefs peuvent toujours dire ce qu’ils veulent, la base a choisi son camp.

Samedi 21 juillet. Jour de la grande manif contre le G8. 200000 personnes défilent sur le Corso Italia. Des milliers de flics sont massés ostensiblement sur la droite du Centre de convergence. Quelques centaines de jeunes durs les attaquent, et dévastent les banques du front de mer. L’affrontement est inégal. Les flics ne sont jamais menacés, ils se tiennent à distance, et répliquent en tirant moult grenades lacrymogènes. Là encore, dans l’émeute, on retrouve une population mêlée. Jeunes et vieux, hommes et femmes, libertaires et communistes, chacun y va de son pavé, même quelques militants trotskystes du SWP (qui ont dû être exclus de leur secte dès le retour à Londres!). Les cathos et les Verts remplissent des bouteilles d’eau pour ceux qui sont au contact ou alimentent en projectiles divers. Les journalistes et les chefs d’orgas parleront des «violence du Black Block» pour éviter de parler de celles, légitimes et réelles, de leurs propres troupes. Luca Casarini, porte-parole des Tute Bianche, poussera le bouchon jusqu’à distiller la thèse selon laquelle flics et radicaux travaillèrent, au coude à coude, à la destruction de la ville et à la traque des pacifistes! Thèse hélas reprise dans nombre d’organes de la presse militante et de fanzines. Mais ceux qui relaient de telles inepties n’étaient pas sur place, ou alors, ils sont aveugles et définitivement cons.
Pour mettre fin aux débordements, les flics choisissent la méthode la plus sauvage: ils chargent la manif. Même scénario que la veille: tirs de lacrymo à foison, jusqu’à rendre l’air irrespirable. Blindés qui avancent très vite suivis par des légions de Robocops matraquant sans distinction vieillards aux mains levées, enfants paniqués, militants «citoyens», etc. Il y eut quelques centaines de blessés, mais cela aurait pu être bien pire tant la foule s’est compressée. Dès lors, les flics se lâchent et révèlent leurs vrais visages: tabassages, «v» de la victoire et même saluts nazis!
Les premiers manifestants quittent la ville dès 17 heures. La gare de Brignole est exceptionnellement ouverte pour hâter le départ des gêneurs. Les insultes fusent des trains. A l’arrivée, en gare de Milan et Naples, il y aura bagarres avec les forces de «l’ordre». Pour les flics, l’heure de la revanche a sonné. A Naples, en mars 2001, ils ont pris une volée; à Gênes, le vendredi 20 juillet, ils ont été trop longtemps tenus en échec. Puisque la hiérarchie ne s’y oppose pas, la ratonnade peut commencer. Les flics traquent les «tute nere». Le degré paroxystique de la répression est atteint avec l’attaque de l’école Diaz, située face au centre Indymedia, qui sera lui aussi ravagé (ordinateurs brisés). Les occupants de cette école sont réveillés à 01 heure du matin, par des flics en furie, qui les tabassent, coupent des cheveux et en violent même certains avec leurs matraques. Tout ceci est fait sous l’œil des caméras du monde entier. Les ambulances patientent à la sortie et dans le ciel, la valse des hélicoptères n’en finit pas. Irréel. Gênes ressemble alors à s’y méprendre à Santiago du Chili, 11 septembre 1973.
Nos «agités» trouveront refuge au fond d’un café tenu par des vieux militants du PCI, non loin de l’école Diaz. Un passage dans l’école leur a permis de constater l’étendue du désastre: sang, pisse et merde sur le sol et les murs, chaussettes et caleçons entassés au milieu du dortoir. Les flics ont justifié leur descente en prétextant avoir mis la main sur une cache d’armes. Quelques jours plus tard, ils présenteront leur butin à la presse: une cinquantaine de téléphone portable, quelques masques à gaz.

Dimanche 22 juillet. La réunion du G8 est complètement foirée. Ce sommet devient celui de la honte: un mort, un lynchage public, des centaines de blessés, des centaines d’interpellés qui deviendront autant de blessés. Pour son coup d’essai, Berlusconi s’est vraiment planté, mais l’opinion internationale ne lui en tiendra pas longtemps rigueur.
Nos amis ont quitté Gênes le dimanche matin. Le centre ville étant à nouveau bloqué, ils ont pris le train en lointaine banlieue. C’est à ce moment là seulement, que l’hélicoptère qui veillait sur eux, a daigné s’éloigner.

Pour conclure: Depuis quelques contre-sommets, c’est devenu indéniable, une frange de la population militante ne se reconnaît plus dans les kermesses consensuelles. Cette frange, souvent jeune, croît. Gênes a prouvé qu’on peut passer très rapidement de la foire antimondialisation à l’action directe radicale. Nombreux sont ceux qui condamnent la violence des émeutiers, y compris dans les rangs révolutionnaires. Mais est-il nécessaire de rappeler que cette violence reste symbolique et marginale, au regard de celle engendrée par le capitalisme, au quotidien, dans le monde entier!?!
Se fritter avec les flics, ça peut saboter une réunion officielle. Et c’est toujours mieux qu’adresser une supplique aux Grands, en espérant qu’ils améliorent le monde. Nous n’aurons que ce que nous prendrons, n’est-ce pas? Cela permet aussi de tester son propre degré de détermination. A cet égard, la question du pacifisme dans le mouvement libertaire, a quelque chose de désespérant. Où alors, il faut cesser d’aduler certaines icônes, à commencer par Makhno et Durruti. Mais se fritter, sans perspective, sans finalité politique, c’est assez vain. Rien ne sert de venir faire le coup de poing une fois par an, si l’on disparaît ensuite.
Pour qu’une révolution sociale et libertaire soit un jour envisageable, il faut qu’elle passe par la voie syndicale. C’est la grève générale qui fait céder l’État, pas une émeute rassemblant quelques milliers d’individus. Quand plusieurs millions de personnes sont en grève, un gouvernement n’a plus de marge de manœuvre, il s’étouffe. Face à une émeute, il envoie l’armée. Sur ce terrain, la surenchère est rarement profitable aux «agités». Il faut donc privilégier l’action collective et continue, en se gardant de condamner la génération «Black Block»,- et en allant, au besoin, lui filer la main, - et la lui tendre, par la même occasion.

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