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#08 - février 2002 : CESARE BATTISTI
le 4/12/2004 21:52:37

Parmi les auteurs de polar qu’on suit avec attention, il y a Cesare Battisti, qui a notamment écrit une série de romans sur l’Italie des Années de plomb, dont l’indispensable Dernières Cartouches. Après une brève rencontre au salon du livre de la fête de l’huma, on a choisi de le revoir et de l’interroger sur son parcours et sur son œuvre. C’est un dimanche soir d’octobre 2001, dans un sombre rade situé entre la gare du Nord et la gare de l’Est, que le Patre s’est retrouvé seul, avec un dictaphone défaillant, pour interroger notre homme et sa compagne. Cette interview est courte, elle correspond en fait à ce qu’on a pu sauver des bandes froissées…

Barricata:Tu as écris 9 romans, le dernier vient juste de sortir. Est-ce que tu arrives à vivre de l’écriture?
Cesare Battisti: Je survis, mais je ne gagne pas grand chose. C’est difficile.

Barricata: Tu peux nous parler de ce nouveau roman?
Cesare Battisti: Avenida Revolucion, c’est un roman où je me suis permis tous les recours, c’est «Le» roman, celui où je passe d’un genre à l’autre. J’ai cherché à éviter tout cliché, toute facilité. Ce n’est pas du remplissage. Le protagoniste de ce roman, c’est un mur. Je passe du fantastique au réel. C’est un livre dans lequel je me suis beaucoup impliqué, enfin, il faut le lire, il est différent des autres.

Barricata: En passant sur ton site, j’ai lu une critique où on taxe Avenida Revolucion d’ouvrage désespéré, nihiliste…
Cesare Battisti: C’est à l’image de tout ce que j’ai fait jusque là. Je ne vois pas comment on peut ne pas être désespéré aujourd’hui. Ceci dit, l’espoir est toujours présent dans mes livres, il y a toujours une ouverture, sinon j’arrêterai d’écrire.

Barricata: C’est un bouquin politique, ou tu en as fini avec le cycle «Autonomie italienne et Années de Plomb»?
Cesare Battisti: Le livre ne peut pas ne pas être politique. Je suis un pur produit de la politique, j’ai été créé là-dedans. Ma vie, c’est la conséquence de ça. C’est donc un livre politique.

Barricata: Pour toi, l’écriture est une forme de thérapie?
Cesare Battisti: La thérapie, je n’y crois pas trop. Mais peut-être qu’en mettant toute ma rage dans l’écriture, ça m’empêche d’aller faire une connerie à droite ou à gauche. Mais de là à dire que c’est une thérapie…Je ne me sens pas moins enragé après avoir écrit un bouquin.

Barricata: Cela fait une dizaine d’années que tu écris, depuis que tu es rentré du Mexique. Quel est le livre auquel tu tiens le plus, dont tu es le plus satisfait?
Cesare Battisti: Avant Avenida Revolucion, le livre le plus important pour moi, c’était Dernières cartouches, probablement parce que c’est le plus personnel, le plus cru, et aussi parce que j’explique ce qui s’est passé dans les années 70 avec un point de vue délibérément partial et sans démagogie. Lors des salons du livre, c’est celui-ci que je conseillais, jusqu’ici, à ceux qui ne me connaissent pas.

Barricata:Tu peux nous parler du site internet et du magazine Via Libre?
Cesare Battisti: On a ressuscité Via Libre, un magazine qu’on écrivait dans les années 80, avec un groupe de copains de l’atelier graphique de l’université autonome de Mexico. C’était un journal militant et culturel, avec pas mal de moyens, donc un beau papier. Ce magazine a rempli un espace qui était vide au Mexique. En gros, il y avait d’un côté l’équivalent du Nouvel Obs, puis, plus rien jusqu’aux fanzines. On a foncé dans cette brèche. Le journal nous a rapidement dépassé. C’était une aventure un peu folle, en référence aux années 70 en Europe et au dadaïsme. A un moment donné, il a fallu arrêter, pour beaucoup de raisons. On ne voulait pas l’abîmer, on ne voulait pas qu’il continue sans nous, et on avait déjà créé beaucoup d’autres choses autour. On a organisé la biennale de l’affiche, des concerts, des salons du livre, des centres culturels, notamment à Tijuana. Une véritable marmite culturelle. Marcos, par exemple, est quelqu’un qui vient de cet atelier graphique.

Barricata: Cela a duré combien d’années?
Cesare Battisti: Deux ans. Il y a du y avoir 18 numéros. C’est un magazine qui a commencé à 1500 exemplaires. On est monté à 15000. Si c’était devenu commercial, on aurait pu atteindre facilement les 30000 exemplaires. Pour un magazine culturel et militant, c’était pas mal.

Barricata: Donc, tu l’as ressuscité?
Cesare Battisti: Oui. Je refusais de me l’avouer, mais le magazine me manquait. Voilà pourquoi on l’a recréé et mis en ligne (www.vialibre5.com). J’ai repris contact avec mes vieux copains de là-bas, en Amérique latine, et ils envoient leurs collaborations.

Barricata: Ressortir un magazine papier, c’est non envisageable?
Cesare Battisti: Il faut de l’argent… A la fin de Via Libre, on avait des subventions, pas de l’État bien sûr, mais des universités. Au début, on se démerdait, on taxait à droite à gauche. On imprimait la nuit, en cachette.

Barricata: Tu penses rester en France ou repartir un jour, au Mexique ou ailleurs?
Cesare Battisti: J’aimerai bien repartir, mais je ne peux pas!

Barricata: Je sais que tu ne plus aller en Italie, mais dans les autres pays non plus???
Cesare Battisti: Non, je suis, entre guillemets, «protégé» sur le territoire français, mais si je le quitte, on m’envoie en prison en Italie. Rien n’est acquis en fait. Les directives européennes nous mettent à nouveau en danger. On a quelques mois pour pousser le gouvernement à prendre position en notre faveur. Si nous ne sommes pas exclus formellement des nouvelles directives, c’est fini, on pourra nous extrader sans préavis.

Barricata: Combien êtes-vous dans ton cas?
Cesare Battisti: Entre 100 et 200.

Barricata: Pour quelles raisons as-tu quitté le Mexique?
Cesare Battisti: Je vivais là-bas sous une fausse identité. S’il avait dû m’arriver quelque chose, le gouvernement mexicain m’aurait envoyé au Nicaragua. A Managua, on était au courant de ma situation. Mais quand le sandinisme est tombé, je n’avais plus de protection. Ma seule chance, c’était de revenir en France où je pouvais être accepté. Il fallait donc arriver avant la chute du PS. Je suis aussi rentré parce que ma fille vivait ici et parce que j’avais envie de récupérer mon nom.

Barricata: Tu as participé à un recueil de nouvelles sur la prison, avec Gérard Delteil. Tu as toi même fait quelques années de prison. Quel regard portes-tu sur le système carcéral?
Cesare Battisti: La prison, c’est quelque chose de constant dans mon travail. C’est un cheval de bataille. Il faut la détruire! Plus de prison! Elles ne servent à rien. C’est une machine à sous qui enrichit des milliers de personnes, c’est tout. Moi, je suis pour l’abolition des prisons, et je ne dis pas ça à la légère, c’est quelque chose de réfléchi.

Barricata: Dans les années 70, tu appartenais un groupe plutôt libertaire?
Cesare Battisti: Un groupe qui est justement né autour des prisons…Un groupe qui rassemblait des gens venus d’autres groupes. Marxiste, mais pas léniniste, refusant le centralisme démocratique. Marxiste sans l’intégralité de Marx. Marxiste libertaire!

Barricata: Et ça s’appelait comment?
Cesare Battisti: PAC. «Prolétaires Armés pour le Communisme». C’était pas bon comme nom.! Mais à l’époque, on ne réfléchissait pas trop aux sigles.

Barricata: Que sont devenus les anciens des Brigades Rouges, les anciens des années 70 italiennes? On sait ce que sont devenus les anciens maos français, à savoir des patrons ou des politicards véreux. Même cheminement en Italie?
Cesare Battisti: L’expérience italienne n’est pas la même. Néanmoins, certains se sont vendus comme les maos français, notamment les leaders de Lotta Continua. Bien recyclés, bien placés dans des gouvernements. Les autres n’ont pas eu cette chance, ils étaient trop grillés. Sofri se croyait tellement rangé… Il croyait que c’était bon pour lui, mais quand tu as une vipère dans la poche, elle finit par te piquer. Je trouve grotesque les pétitions des intellectuels français qui signent pour Sofri mais pas pour les milliers d’autres personnes qui sont en train de crever en taule.

Barricata: Quels bouquins, BD, films conseilleriez-vous à nos lecteurs? J’ai lu qu’au Mexique, tu as tenu un bar qui s’appelait le Corto Maltese…
Cesare Battisti: (Rires.) Corto Maltese, j’adore, bien sûr. Il y a aussi un auteur russe que j’aime beaucoup, Victor Pelevine, il écrit et s’exprime dans tous les genres. Il ne marche pas trop en France, peut-être parce qu’il est trop bon pour marcher. Il y a des titres à dix balles chez Mille et une Nuits comme La Flèche jaune. Sinon, j’arrête pas de lire Jim Thompson et Chester Himes, mais aussi Faulkner. Il y a un livre qu’il faut lire, c’est Je m’appelle Reviens de Charlie, tu sais, Alexandre Dumal. C’est un super bouquin que je conseille vraiment. Par contre, je déconseille vivement tous ces polardeux qui écrivent toujours la même chose.

Barricata: Taïbo, c’est un copain à toi, non?
Cesare Battisti: C’était. On a bossé ensemble. Mais il a tendance à vendre le mot «Révolution» partout. En peinture, je conseille les muralistes mexicains, notamment Vladis, le fils de Victor Serge. Il vit à Mexico, c’est un vieil homme maintenant. J’espère l’avoir en collaboration pour Via Libre.

Barricata: On a un projet lointain, c’est de sortir un jour un recueil de nouvelles aux éditions «Barricata noir». On peut te demander d’y collaborer?
Cesare Battisti: Oui, mais il faut que je le sache en avance. Et ne pas oublier que moi, je bouffe et que je paye mon loyer avec ça. J’écris lentement. Une nouvelle, ça me coûte vraiment. Donc il faut me le dire tôt, surtout si c’est pour les copains.

La transcription s’arrête ici. Damné dictaphone! La discussion s’est pourtant poursuivie autour de quelques bières et pendant un bon moment. On a parlé de Gènes. La répression n’a évidemment pas étonné Cesare. On a aussi évoqué les troubles actuels dans le monde du polar français (Daeninckx vs Quadruppani) . Grosso modo, on peut retenir que Battisti n’appartient pas au camp des inquisiteurs, mais qu’il se défie de la polémique.
Il écrit en italien, ses livres sont donc systématiquement traduits. Pour autant, il n’est que très peu publié en Italie, où l’on préfère oublier les années de plomb que les étudier lucidement. Dernières Cartouches, édité par une petite maison italienne a d’ailleurs provoqué un mini séisme intellectuel.
D’une façon générale, Battisti est un gars bien, qu’on vous conseille de lire. Et puis, d’une façon ou d’une autre, on se reconnaît tous un peu dans sa dédicace de J’aurai ta peau: «A tous ces magnifiques perdants qui n’ont pas bradé leur mémoire pour pourrir dans un fauteuil.»

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