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#11 - décembre 2003 : Les Apaches, mythe et réalités.
le 30/1/2005 13:28:38

Le professeur détruit discourt: « Les Apaches, mythes et réalités»

Paname a toujours été une ville de voyous. C’est un fait. De la cour des miracles médiévale aux tribus urbaines actuelles, chaque époque a produit sa voyouterie spécifique dont les Apaches de la «Belle Époque» restent une des références. Allez les «gonzes»! On range «son surin» dans son «bénard», on pose sa «gâpette» sur le zinc et on s’accorde une pause lecture. Toujours ça que les «roussins» pourront pas vous reprocher.



Les sauvages sont dans la ville.
«Nous avons l’avantage de posséder, à Paris, une tribu d’Apaches dont les hauteurs de Ménilmontant sont les montagnes rocheuses» affirme en 1900 un journaliste du Matin. On ne saurait être plus clair. Les jeunes voyous parisiens sont assimilés à des sauvages, des barbares. Mais pourquoi utiliser précisément le terme «apache» à une époque où l’Europe, en pleine expansion coloniale, voit des barbares sur la terre entière? Le premier à oser la comparaison fut peut-être ce commissaire de Belleville déclarant spontanément à un jeune caïd: «Mais ce sont des procédés d’Apache!». D’autres versions prétendent que les bandes de l’Est parisien se seraient accordées elles-mêmes ce titre. De fait le terme et ses dérivés, «apachisme» voire «apachocratie», connaissent un succès foudroyant. Depuis presque un siècle, c’est devenu en effet un cliché littéraire que de transformer les truands de Paname en sauvages. En 1832, Alexandre Dumas publie «Les Mohicans de Paris». En 1860, un écrivain conduit un de ses amis Place Maubert, alors fort dangereuse, voir les «peaux-rouges», comprendre les truands. En outre, à la Belle-époque, l’amérindien est à la mode depuis la tournée triomphale du «Wild West Show» de Buffalo Bill en 1889. Bref, les bien-pensants s’efforcent d’exclure les bandes parisiennes de la civilisation industrielle et justifient à l’avance, par cette étiquette apparemment anodine, une répression impitoyable et le refus d’une politique sociale visant à prévenir la délinquance.

Petits voyous ou jeunes seigneurs?
Pour la presse et la police, l’affaire est entendue. L’Apache vit aux marges de la société, forme une véritable «armée du crime» et se caractérise par sa paresse, sa violence et sa lâcheté. Les Apaches, eux, se considèrent plutôt comme une société de jeunes seigneurs. Question de point de vue. S’ils refusent le travail salarié, c’est parce qu’ils savent, eux qui sont issus du monde ouvrier, que l’usine exploite et dégrade, use et mine. Évidemment, il faut bien vivre: agressions, escroqueries, petits cambriolages et surtout proxénétisme. Chaque Apache entretient une ou deux filles. Pour les garder, ces jeunes seigneurs doivent prouver leur force et leur courage. Ils s’affrontent pour leurs dames qui sont aussi leur domaine, leur rente. Le milieu a ses principes. Prendre la fille d’un autre ne peut se faire à l’amiable, il faut sortir son surin. Les armes à feu sont peu utilisées car elles ne permettent pas de mettre en valeur sa force et son audace. Les Apaches préfèrent les poignards, les poings américains, les cannes plombées ou les redoutables poinçons en os de moutons.
«L’affaire Casque d’or», clé de voûte du mythe apache, peut se lire comme un banal fait divers ou comme une épopée du pavé. En 1902, deux chefs de bande, Manda et Léca se battent pour les beaux yeux de la prostituée «Casque d’or». Manda tue Léca d’un coup de couteau. Une histoire de crime et d’amour digne d’un roman-feuilleton. La presse brode sur le fait divers. L’affaire «casque d’or» devient une histoire d’amour déçue, d’honneur vengé, de serments reniés. Une banale prostituée devient «la reine des Apaches» et deux ouvriers semi-délinquants (Manda et Léca) d’impitoyables et flamboyants chefs de bande. La réalité est donc plus prosaïque, mais qu’importe.
Telle une société de «seigneurs», ils se distinguent du «cave». Par les vêtements d’abord, pantalons «patte d’eph», casquette à la visière brisée, foulards, vestes cintrées et, souvenir de leur origine populaire, large ceinture de terrassier, rouge de préférence. Par leur argot: verlan, javanais ou louchebem . Et surtout par leurs tatouages. Le tatouage caractéristique de l’Apache est de se faire piquer un ou plusieurs grain de beauté sur le visage, en introduisant sous la peau écorchée une mixture de charbon et d’huile. Ils portent des mouches! Ce qui entraîne des bavures lors des rafles policières car tous ceux qui avaient des grains de beauté sur les joues finissaient au poste, Apaches ou non. Par orgueil ou insouciance, c’est à partir du moment où la police comprend que le grain de beauté tatoué est un signe distinctif que tous les Apaches s’en font placer un alors qu’au début il n’était l’apanage que de quelques bandes. Ils s’organisent en effet en bandes: «les cœurs d’aciers» de Saint-Ouen (un tatouage en forme de cœur étincelant sur le poignet gauche), les «étoiles du XIIIème» en guerre contre les «grains de beauté d’Ivry». Les «cœurs unis», les «tatoués» et des dizaines d’autres bandes s’affrontent dans tout le nord parisien.
Alors, de jeunes seigneurs prédateurs formant une contre-société refusant l’aliénation industrielle ou des petits voyous qui exploitent sans honte de malheureuses syphilitiques par un mélange de peur et de chantage affectif, et bombent le torse pour contrôler quelques mètres de trottoirs crasseux? Ni vraiment l’un, ni seulement l’autre. De cette ambiguïté naît un véritable «mythe apache».

La bourgeoisie entre effroi et fascination.
Des sauvages en plein Paris! L’occasion est trop belle de céder à la tentation de l’exotisme de proximité. L’Apache fascine. Certes, au début, il faut être sérieux. Maintenir la peine de mort et encourager le police. Mais ensuite, on peut jouer à se faire peur. Après le procès de Manda, «Casque d’Or» devient la coqueluche du Tout-Paris, pose pour des cartes postales, publie révélations et mémoires La mode apache fait fureur. La presse multiplie les reportages plus ou moins fantaisistes, parsème ses articles de mots d’argot, apprend au brave bourgeois les «trois cent cinquante façons d’estourbir (tuer)», publie les révélations fracassantes de Médéric Chanut le «tatoueur des apaches». Dans les quartiers chics, on donne des «bals apaches». Lucide, un journaliste note en 1912: «On ne sait plus si l’Apache a produit une certaine littérature ou si une certaine littérature a produit l’Apache». En réaction à cette vision trop romanesque, d’autres écrivains, très marqués à droite, s’efforcent de montrer que l’Apache est le premier symptôme de dégénérescence nationale. L’inévitable Maurice Barrès par exemple voit en eux «des dégénérés entravés de tares ignobles et tombés en dehors de l’humanité».
Les Apaches disparaissent après la guerre de 14-18 au profit du «Milieu», composé de bandes plus structurées et moins baroques qui prennent le contrôle de la prostitution. Plus discrets et disposant d’appuis dans les milieux politiques, les hommes du «Milieu» ne déchaînent pas autant les foudres de l’opinion que les Apaches mais fascinent tout autant les bourgeois à l’idée de côtoyer les «hommes» aux costards à rayures et pompes bicolores.

Moralité: De l’Apache aux sauvageons.
Comment oublier qu’il y quelques années, le terme de «sauvageon» s’imposa pour désigner les jeunes des cités? Une fois de plus, les délinquants se trouvent exclus de la civilisation et rejetés dans une soi-disant barbarie. Une fois de plus, l’analyse de la délinquance nie les conditions socio-économiques en excluant le délinquant d’une société dont il est pourtant un pur produit dérivé. La lutte contre la délinquance devient la croisade contre les délinquants – on a les croisades qu’on mérite. L’histoire radote jusqu’à la nausée.

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