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#11 - décembre 2003 : Interview des Bérurier noir.
le 30/1/2005 13:33:05

Bérurier noir: Même pas mort!

Samedi 8 novembre, juste après une petite manif antifasciste, on se retrouve chez Masto, à Belleville, pour une interview des Bérurier noir. On avait prévu une cassette de 74 minutes, or la discussion dura 2h30...

Barricata: Par rapport à ce qui a été fait il y a 20 ans, quelle est l‘idée de ce concert? Faire plaisir aux gens ou apporter quelque chose de nouveau? Vous allez jouer tous les vieux titres ou en proposer de nouveaux?
François: les deux, c’est à dire jouer les anciens morceaux, pour faire plaisir et se faire plaisir, mais aussi voir si on peut apporter quelque chose d’intéressant.
Loran: on s’est donné un mois avant le concert pour proposer un super spectacle
Masto: Disons qu’un mois, c’est super court, ça risque de nous frustrer nous-même les premiers.
Loran: En même temps, c’est ça qui est super intéressant, c’est plus une performance. J’ai lu sur les forums sur internet que les gens fabulent énormément. On ne se rend peut-être pas trop compte. Nous à la base on avait envie de faire un truc, et puis ça prend une dimension terrible. Alors il y a une pression, c’est un peu chiant, ça serait mieux qu’on en parle après le concert plutôt qu’avant. C’est mieux de parler de ce qui se sera vraiment passé, parce que tout le monde extrapole sur ce qui va peut-être se passer.
François: Là, on en est à essayer de faire une liste des titres qu’on va jouer.
Loran: On va essayer de faire un truc qui nous corresponde, tels que nous sommes aujourd’hui.

Barricata: Pourquoi avez-vous décidé de rejouer le 4 décembre, à Rennes? Qui a pris la décision?
Loran : C’est un pur hasard. On s’est retrouvé ensemble pour réaliser un DVD. Comme il y a beaucoup de bandes, ça a pris beaucoup de temps. Moi je suis arrivé avec ma gratte et ma petite boîte, et on a commencé à jouer. Comme on a utilisé des images qui avaient été prises aux Transmusicales de Rennes en 1986, je me rappelle, c’était vraiment un concert fort, on a appelé les Trans pour ça, et c’est là qu’ils nous on dit qu’ils fêtaient leur 20ème anniversaire, et qu’ils nous ont proposé d’y passer. Alors on leur a dit qu’on était d’accord pour faire un petit truc.
François : Au départ, c’est parti sur un oui de principe. On s’est dit qu’on ferait une petite interview et puis c’est tout. Il voulaient réunir un certain nombre d’artistes qui avaient participé aux Trans depuis 20 ans. Il devait y avoir Noir Désir, des gens de la Mano Negra. Et puis ils nous ont proposés de jouer. Et on a dit oui.
Masto: En fait, notre premier oui était totalement irréfléchi.
François: C’est à cause de lui (en parlant de Loran), il a amené sa guitare. On a entendu ça, et on a trouvé que ça arrachait de la mort, alors voilà.
Jojo: Et il y a le côté de se voir souvent qui nous a donné envie de refaire quelque chose ensemble.
Loran: Tous les membres du groupe ont continué à se revoir régulièrement, alors pour nous, on n’a pas l’impression qu’il s’agit d’une reformation.
François: Nous, on appelle ça une transformation, ou une déformation.
Loran: C’est pas du tout une reformation.
François: Mais c’est forcément ambivalent. BN est devenu un mythe, alors soit on casse le mythe complètement, mais ce n’est pas notre but, notre but c’est de faire quelque chose d’autre. Alors forcément il y a des réactions, comme ceux qui disent «les Sex Pistols se sont reformés, je trouve ça complètement con, les Bérus c’est pareil». On n’a pas de jugement, laissons faire le buzz.

Barricata: Mais le problème, c’est qu’il y a beaucoup de groupes de cette époque qui se reforment.
François: Moi, je déteste ça.
Loran: Ce qui compte, c’est l’esprit dans lequel on fait tout ça. Nous on sait pourquoi on le fait, et on pense que ça serait mieux de voir les choses d’abord et d’en reparler après.
François: Musicalement, ce que je trouve intéressant, c’est qu’on a des morceaux comme Vive le feu ou d’autres qu’on a enregistré à l’époque bruts de décoffrage, et qu’en les retravaillant aujourd’hui, ça leur donne autre chose, et c’est pas mal.

Barricata: Justement, musicalement, par rapport à ce qui existe aujourd’hui, l’évolution de la musique et des technologies, est-ce que vous avez envie de retravailler sur les mêmes bases avec un autre son?

François: Exactement, il faut que ce soit dans «l’air du temps», par rapport à nous, il y a une évolution, du nouveau matos.
Loran: Là, par exemple, ça ne sera pas un Circus Rock. A un certain moment, on a été amenés à faire ça, maintenant ça sera autrement. Le fait que ça se passe à Rennes, c’est un pur hasard.
François: Ce n’est pas tout à fait un hasard. Si ça avait été un festival à Paris, on aurait peut-être dit non. Le fait que ce soit à Rennes, c’est aussi parce qu’il y a un public en Bretagne, il y a une histoire forte autour de ça, et c’était intéressant de faire un truc décentralisé, pas centré sur Paris. C’est un facteur qui nous a déterminés aussi.

Barricata: Ce qui se dit souvent en ce moment, c’est «les Bérus se reforment, pourquoi ils n’ont pas fait un gros concert avec des tables de presse», comme un Zénith politique par exemple?
Loran: A l’époque où on a joué au Zénith, on était en tournée, il y avait une structure, des labels, une dynamique. Aujourd’hui organiser un truc comme ça, ça nous paraissait énorme. Là, on bataille aux Trans pour qu’il y ait des tables de presse. On discute avec eux sur plein de points. Quand on faisait des concerts à l’époque, même à l’Olympia, il n’y avait pas de barrières, rien entre nous et les gens. Maintenant, en 2003, un concert rock dans une grande salle, c’est le délire au niveau technique et sécurité. Moi je voyais encore ça comme un truc chaleureux. Alors on est obligé de négocier tous les points.
François: Au départ, Loran voulait jouer dans la petite salle de 1000 places, avec Métal Urbain. Ça a rapidement posé un problème, les Trans ont dit que ce n’était pas possible. On est décalé par rapport à la réalité actuelle. On n’est plus dans un réseau alternatif, chacun a fait sa route, on a tous fait autre chose. C’est un peu comme si on réactivait quelque chose qui nous dépassait. On en est là aujourd’hui, on va essayer de gérer au mieux.
Loran: C’est ça qui est intéressant aussi. On est confronté à plein choses nouvelles. A toutes les questions qu’on pose au Trans, on nous répond qu’il y a des normes de sécurité, qu’il y a un espace prévu pour les tables de presse. On se rend compte qu’aucun autre groupe ne leur en avait parlé avant. Moi ce que je trouve hallucinant, c’est qu’il y a pas mal de groupes qui jouent aux Trans, et que personne n’ait réagi pour les barrières entre les groupes et le public par exemple. Ce sont les groupes qui ont laissé faire ça en quinze ans.

Barricata: Vous vous rendez compte que depuis quinze ans, aucun groupe dans l’esprit de Bérurier Noir, c’est à dire conscientisé, n’a eu accès à ce genre de salle?
Loran: Non, moi j’ai vu Ministry à l’Élysée Montmartre, qui pour moi font partie de la scène underground, quand ils ont fait des trucs avec Jello Biaffra, c’est la même chose, c’est un show.

Barricata: On voulait parler de groupes français, politisés ou conscientisés.
François: Je suis pas d’accord avec ça. Si les Bérus ont marché, c’est qu’on a imposé notre point de vue et notre façon de fonctionner, on s’est battu pour apporter quelque chose. Je me souviens au début quand on avait un public dur, il fallait qu’on montre qu’on était encore plus durs. Comme ce concert à Bordeaux, il fallait qu’on saute et qu’on retombe sur la tête pour qu’ils admettent qu’on était sincères. Je trouve qu’aujourd’hui l’autocritique devrait se faire du côté des groupes. Pourquoi avec un discours, on ne marche pas. Certains se sont imposés, comme Zebda.

Barricata: Ce n’est pas la scène alternative. Ils ont pu faire ça parce qu’ils étaient sur des gros labels, avec de gros moyens.
Loran: C’est vrai, ils n’ont jamais été alternatifs.

Barricata: Ils ont choisi une démarche pas trop putassière alors qu’ils auraient pu, mais il faut comprendre qu’aujourd’hui les petits groupes n’ont plus du tout accès à ce genre de salle, ou à des radios.
François: C’est une question à poser à Noir Désir ou à Manu Chao. Nous, on a arrêté en 89, on est déclassé par rapport à toute cette époque, où des groupes pouvaient dire quelque chose.

Barricata: Vous allez être le premier groupe de cette mouvance à revenir dans ce genre de salle, où la sécurité est professionnelle et pas forcément très sympathique…
Loran: On a arrêté en 89, j’ai continué dans la vague squat. On a fait un peu de presse. Quand tu n’est pas dans la presse, tu ne fais rien. C’est faux. Depuis, on n’a pas arrêté, de faire des petits groupes, des troupes, d’ouvrir des squats. On a essayé de faire des trucs intéressants. C’était hyper underground. Là, j’apprends que dans la presse, ce sont les maisons de disque qui achètent les couvertures de magazine. C’est plein de choses comme ça qui ont changé par rapport à l’époque. La presse officielle est complètement achetée. Il n’y a plus aucune polémique, parce que la presse ne joue plus son rôle.
Ce qui est intéressant par rapport à nous, c’est que ça lance un débat par rapport à pas mal de choses. C’est sûr qu’on se rend pas compte de tout ce qui se passe actuellement, mais à la limite on s’en fout, on a toujours fonctionné comme ça, on fait les choses avec cœur et c’est comme ça qu’on fait le concert du 4 décembre.

Barricata: Tout le monde vous aurait proposé de faire un concert, c’est le choix des Transmusicales de Rennes, festival devenu hyper branchouille électro et pop-anglaise, qui semble étonnant au public.
Farid: Ce que vous ne comprenez pas les gars, c’est qu’il y a eu une vie après les Bérus. On s’était revus pour faire un DVD, sans aucune arrière-pensée. Et finalement on s’est retrouvés ensemble pendant six mois. On fait le DVD, on rentre dans un rôle de créateur, on a fait des recherches d’archives, car les Bérus n’avaient plus rien à eux. Loran parle d’un souvenir, le concert de Rennes. En partant à la chasse aux images, on rencontre les gens de Rennes. Le programmateur nous rappelle quelques mois après, en disant qu’il fête le 25ème anniversaire des Trans, et en nous proposant de jouer. On était en train de bosser 18 heures par jour, on avait pas le recul pour comprendre ce qu’étaient les Trans. Nous on prend ça comme une invitation humaine, sans se poser trop de questions. On demande juste le respect de ça, ce n’est pas par calcul.
François: C’est vrai que ça n’arrive pas tout à fait par hasard dans nos vies privées et nos vies artistiques. Le Poulailler, le groupe de Loran, vient d’arrêter, de mon côté avec les Anges déchus, Sylvain est retourné au Canada pour faire sa thèse sur Cioran, on était tous à un moment donné où il y avait un vide, et un besoin de faire quelque chose. Ça a joué aussi, on était disponibles.

Barricata: On n’est pas en train de vous reprocher de vous reformer, on aimerait savoir s’il y aura un lendemain.
Loran: nous on en sait rien.

Barricata: Ce qui nous intéresse, c’est la tournée qu’il pourrait y avoir après.
Loran: Tout va dépendre de comment ça va se passer le 4/12. On a toujours fonctionné comme ça, on prévoit pas d’avance ce qu’on va faire demain. Béru, c’est pas un plan de carrière.

Barricata: Ce que le public attend, c’est le concert. Ça risque d’être le bordel dehors… Ce qui interpelle les gens, c’est de savoir quand eux pourront revoir les Bérus sur scène, dans leur ville.
François: C’est compliqué, et pour une raison simple. C’est qu’on ne voudrait pas retourner dans un système où on soit dépassé par les événements, et qu’on doive faire des Zénith et des choses comme ça. Pour l’instant, c’est point d’interrogation, ça va dépendre du succès relatif du concert du 4 décembre.

Barricata: Mais c’est plein, on le sait déjà!
François: le problème n’est pas que ce soit plein ou pas. C’est aussi qu’après, on ne pourra pas faire une tournée dans des salles de 500 places, parce qu’il y aura des problèmes à chaque fois.

Barricata: Sauf si vous recommencez pour longtemps.
Loran: Ce qu’on veut, c’est rester un groupe libre.
François: Pour l’instant, on a une proposition au Canada, je pense qu’on va faire quelque chose à Montréal.
Loran: Sinon, on fout le camp en Afrique, là où les gens ne nous connaissent pas, et on recommence à zéro.
François: On sait pas encore. On s’est posé la question, savoir si on faisait des nouveaux morceaux. Mon optique, c’était de changer de nom et de repartir de zéro, et puis gagner du terrain petit à petit. Faire une autre musique, avec d’autres textes, et pas se reposer sur un nom, une marque. C’est un peu ce que je reproche. Il y a plein de groupes, il faut arrêter d’idolâtrer les Bérus.

Barricata: Il y avait tout à l’heure une manifestation antifasciste, le fait est que Porcherie passe dans la sono, et que tout le monde chante.
François: Ça fait plaisir. On a été les premiers à être dans la rue le 21 avril 2002. Tu te rends compte que Porcherie, ce n’était même pas un morceau au départ sur le Front National. C’était un constat sur le monde, qui en fait, n’a pas beaucoup évolué.

Barricata: Dans le cortège de la CNT, le 1er mai 2002, il y avait 8000 personnes, dont 5000 sautaient dans tous les sens sur Porcherie. Ce n’est pas un morceau anodin. Par rapport à 89, qu’est-ce qui a changé?
Loran: Il y a plein de choses qui ont beaucoup changé. Comme par exemple l’écart encore plus grand entre la scène officielle, comme les Trans, et la scène underground, qui est vraiment ultra-underground. Il n’y a rien entre les deux. Il y a les gros, et les tout petits. A l’époque du rock alternatif, il y avait justement quelque chose entre les deux. Mais il ne faut pas se leurrer. Bérurier Noir, en termes de ventes de disques, ça n’a rien à voir avec n’importe quel groupe de rap qui vend dix ou cent fois plus d’albums, ça reste punk-rock.
François: A l’époque, on était dans un monde bipolaire, il y avait quand même le monde dit libre et le monde communiste, et ça a explosé. A l’époque, on se considérait comme des dissidents, mais à l’ouest. Ce schéma a explosé pour donner ce qu’il y a aujourd’hui. Fondamentalement ça n’a peut-être pas tant changé, puisqu’on va se retrouver avec deux gros pôles qui vont être la Chine et les États-Unis, et peut-être le monde Arabe.

Barricata: Et pour la société française?
Loran: Un recul grave. En ce qui me concerne, j’habite dans les montagnes, on essaie d’organiser des petits concerts ou spectacles, qui attirent une centaine de personnes, et on subit une pression terrible, parce que les rassemblements associatifs de plus de 50 personnes sont interdits, à cause de lois sur les rave-parties. Tu ne peux plus mettre une affiche, sinon les flics débarquent et te demandent si tu as une autorisation, ils comptent combien on est, et si on est 51, ils confisquent tout. Je me rappelle, avec François, on jouait partout, dans le métro, sur les marchés. Ça maintenant, c’est fini. Je pense que c’est un peu la faute des groupes. A un moment, on a laissé faire des choses, on s’est pas rendu compte, et les choses sont passées, et maintenant, on est face à une espèce de monstre, énorme, tellement gros.
François: On est dans une société très consumériste, on ne travaille que pour consommer. On est dans un logique mercantile. C’est ça qui a changé je crois. Les centres de toutes les villes sont bordés de rues piétonnes avec des beaux magasins et des marques, c’est ça qui a changé ces 20 dernières années. Les quartiers populaires ont été réduits à néant et voilà. Le paysage urbain que je vois c’est ça. Régression ou pas, je ne sais pas, il y a des gens qui y trouvent leur compte. Si on peut faire passer des messages à travers ça, tant mieux. Mais est-ce que tout ça n’est pas biaisé, est-ce qu’on est pas tous en train de se faire avoir. C’est une grande question sur l’évolution de la planète.
Masto: Moi, je trouve que c’est bien pire qu’avant, ne serait-ce que parce que c’est pareil, et que la stagnation c’est le summum du recul comme état. A part ça, je suis un peu silencieux, parce que je n’ai pas une conscience politique qui s’adresse à des collectivités, des mouvements ou des groupes, mais plutôt à des comportements individuels. Personnellement pour moi, c’est ça la politique. Je ne suis pas muet, je suis silencieux.

Barricata: Est-ce que vous pourriez parler de vos parcours réciproques pendant ces années?
François: En fait pour comprendre la base de la reformation des Bérurier Noirs, il faut commencer par ça, ce qui s’est passé pendant ces quatorze ans.
Masto: Moi, je suis parti m’installer dans la montagne, en Corse. J’ai fait des photos d’arbres, la nuit, pendant 7 ans. J’y ai habité en famille, c’était important pour mes enfants, qu’ils aient un contact avec notre jardin, celui que nous habitons, nous animaux-hommes. Pour qu’elles aient des notions de la vie avant de faire la leur. Mes seules activités musicales, j’ai fait un peu de musique sacrée, dans l’église du village, où ma fille était organiste. J’ai aussi fait la musique d’un court métrage, et quelques opérations commando et bancaires.
François: T’es aussi allé au Canada, t’es allé voir les aurores boréales.
Masto: C’est vrai, j’étais aussi pompier en Corse, toujours dans la nature, et depuis deux ans j’ai découvert les aurores boréales, et dès que je peux, je me casse là-bas l’hiver.
François: Là où il n’y a pas d’êtres humains, enfin où il y en a peu.
Masto: Et de la lumière qui danse. Et toc, on se retrouve, et voilà. Et c’est cool.
François: de 90 à 96, j’ai officié dans le groupe Molodoï. A vrai dire, c’était le meilleur groupe du monde, mais ça n’a pas marché, ça a eu sa petite heure de gloire et pas mal d’emmerdes. Puis on a arrêté surtout par fainéantise. On a démarré sur Division Nada, qui était le label que j’avais créé au sein de New Rose, avant de signer sur une Major, Squatt, de chez Sony, à la fois pour des raisons démocratiques, parce que tous les membres du groupe étaient partants, et pour des raisons très personnelles, puisqu’on voulait se détacher de toutes les emmerdes qu’on avait à l’époque. Notamment une sale réputation. Ça nous a permis de rebondir pour mieux foncer dans le mur. On a pu faire trois albums chez Sony, je crois qu’ils étaient contents de faire les trois albums rapidement, pour qu’on parte vite. Ça a été une aventure extrêmement enrichissante, parce que j’ai pu voir de l’intérieur comment fonctionnait une Major, avec la liberté qu’on te laisse. Et ça a été une aventure formidable, parce que les gens de Molodoï sont des gens formidables, des provinciaux qui n’ont pas les idées crypto-parisiennnes, des gens de Dijon, ils avaient les pieds dans la boue et on s’est vraiment amusés pendant six ans. Et puis il y a eu une grande période pendant laquelle je me suis consacré aux études jusqu’à juin dernier, j’ai rédigé une thèse sur le nationalisme vietnamien dans les années 40. Et puis entre temps, je suis parti au Canada, et j’ai monté les Anges Déchus avec Sylvain de Banlieue Rouge, et on a fait ça pendant un an à peu près. On devait sortir l’album au Canada, mais finalement ils sont venus en France, et on l’a sorti en France. Une petite tournée en 2002, et ça s’est arrêté là. Ça s’est barré un peu en couille, parce que la majeure partie du groupe est repartie au Canada.

Barricata: Et quand tu parles de mauvaise réputation, qu’est-ce que tu veux dire, qu’après Bérurier Noir les gens voulaient que tu fasses du Bérurier Noir ou quoi?
François: il y a ça, mais il y a aussi qu’on avait une ouverture d’esprit qui faisait qu’on interdisait pas aux skins de rentrer dans les concerts, et qu’on a eu pendant un temps un following qui était un peu chaud, quoi!

Barricata: Euh, fa-chaud, non?
François: on a eu une sale histoire, à un seul concert, qui nous causé un gros préjudice. C’est assez rigolo à raconter, parce que ce jour-là on jouait avec Skarface au New Moon, et on a eu la tornade blanche qui est arrivée, on a eu la moitié du Kop de Boulogne, et une forêt de bras tendus au concert, et tout le monde a dit que les Molodoï jouaient devant les fachos. Alors qu’en fait si on avait pas joué, c’était notre public qui était éclaté, on ne pouvait pas reculer. Ce qui était drôle, c’est qu’il y avait le mec de Sony qui était là pour savoir s’il allait nous signer. Il a vu ça, ça l’a refroidi. Il a signé quand même, parce qu’il a compris que l’esprit Molodoï c’était autre chose. Je ne crache pas sur cette période, parce que j’ai rencontré beaucoup de gens. On a joué en Belgique par exemple, et j’ai rencontré des gens qui s’étaient fait éclater par le SO des Bérus. Alors je me suis bourré la gueule avec eux, et c’était sympa de voir que ces mecs-là avaient évolué, et qu’ils prenaient ça avec un certain recul. Il y a certains mecs qu’on recroise aujourd’hui, et qui tiraient des sieg ou faisaient des trucs un peu craignos, et qui ont changé. Les meilleurs copains sont les repentis. Quand il y a des mecs qui sont dans un truc un peu secte, et que ça éclate, je trouve ça intéressant.

Barricata: «A poil les militants», ça voulait dire quoi par exemple?
François: «A poil les militants», c’était un pied de nez à tous ces mecs qui sont en politique comme ils seraient dans une secte. Et c’est vrai que Molodoï a parlé de l’évolution du monde après l’ouverture du monde de l’Est. On a eu une vision élargie, et j’ai ressenti la fin des Bérurier Noirs comme une libération, parce qu’on était dans un monde et une vision bipolaire. On était dans un carcan, et un morceau comme Harki, on n’aurait jamais pu le faire avec les Bérus, avec Molodoï c’était possible.

Barricata: Peut-être parce que ce n’était pas le même public. Tu as eu un public en conséquence.
François: Je crois que tu te trompes. On a fait une tournée Dragon Libre en 91, on a fait une tournée organisée par Warhead, et on eu un public en or, des gamins que tu aurais pu retrouver aux concerts de Sham ou de Madness.

Barricata: Mauvais exemple! Sham et Madness ne sont pas réputés pour avoir des suiveurs très clairs!
Loran: On était allé voir Madness quand on était des jeunes punks, et tous les skins se sont mis en tortue, se sont mis à danser, et c’est la première fois que j’ai vu un skin sourire. Pour moi un skin c’était un mec qui faisait tout le temps la tronche.
François: On a eu 90% du public qui était en or. Et je pense que Molodoï a marqué une génération de gamins qui m’en parlent actuellement, tu vois des gens comme Charge 69 ou des labels comme ça en province. T’en penses ce que t’en veux.

Barricata: François, pour l’instant, on fait une interview très polie, sans intérêt quasiment. Je me souviens avoir lu des articles dans des fanzines nationalistes qui disaient «attention Molodoï, c’est peut-être le groupe d’un ancien des Bérus, mais il a sacrément changé».
Loran: Ça c’est une récupération.

Barricata: C’est peut-être une récupération, mais c’est de notoriété publique que les skins nazis allaient aux concerts de Molodoï. Comment ça se fait qu’ils venaient à tes concerts?
François: C’est une erreur, parce que la très grande majorité du public de Molodoï, c’était pas ça. C’est une idée que tu te fais, je pense que tu ne lis pas les textes. Pourquoi ne pas reprocher dans ce cas aux Bérus d’avoir affiché un portrait de Mishima en 1983. Entre 1983 et 2003, il y a une continuité à mon avis.

Barricata: Allons au fait: aujourd’hui reformation des Bérus, groupe important dans ma formation de militant anarcho-syndicaliste. Les Bérus, ce n’est pas rien dans ma vie, ça a compté, et c’est pareil pour tous ces gamins qui vous attendent aujourd’hui.
François: Une génération sociale.

Barricata: Ce n’est pas qu’une génération. Regarde aujourd’hui, un môme de quinze ans qui arrive dans notre milieu, on lui donne quoi à écouter? Brigada, Ya Basta, et on leur parle des Bérus, ça fait partie du passage obligé. Et ils adorent. Et ils demandent «qu’est-ce qu’ils sont devenus les Bérus?». Et on leur répond: «et bien, François a monté Molodoï», alors ils écoutent Molodoï et ils hallucinent!
Loran: Je pense qu’à l’époque, il y avait un truc entre François et moi, on était comme le plus et le moins d’une pile électrique. C’est les deux en perpétuelle osmose qui créait ce qu’on était. Il y avait là-dedans aussi l’imagerie de François, légèrement ambiguë, qui était rattrapée par moi avec mon côté presque scolaire dans le côté militant. Les deux faisaient un truc hyper compact. En observant par exemple Molodoï et Trauma, tu as un truc en relief.
François: Et puis c’est une caricature ce qui est dit sur Molodoï. Si tu prends un morceau comme «A bout portant», qui est un morceau sur les bavures policières: qui en France a fait une chanson là-dessus? Molodoï. C’est une partie de ma vie que je ne regrette pas, ce que je regrette, c’est qu’on ait pas explosé.

Barricata: La question que se posent les gens, c’est qu’après Bérus, qui a été une grande aventure humaine, politique que vous le vouliez ou non, ils se demandent si tu n’as pas eu une sorte d’indigestion, qui a été mal perçue.
François: Mais oui, c’est évident. Pour moi, allez à contresens c’était une nécessité, égoïste peut-être, mais vitale. C’était plus intéressant de faire ça que de se complaire dans un rôle de rock star de l’alternatif. On a fait des choix tout à fait différents après. J’ai toujours respecté le choix de Loran d’avoir fait Traumatisme, la Tribu Pyrophore, The Six, et je suis allé voir en concert quand c’était possible. Je trouvais que c’était intéressant que l’un d’entre nous fonctionne dans l’underground pendant que l’autre allait dans une Major. Ça donnait quelque chose d’intéressant. Je n’ai rien contre les expériences.

Barricata: C’était un contexte de l’époque quand même, où avec Division Nada, tu as sorti une compilation sur laquelle on trouvait un groupe comme Klasse Kriminale…
François: Qui était très bon aussi

Barricata: … qui à l’époque sentait pas mal des pieds surtout!
François: C’est devenu quoi Klasse Kriminale? Marco, c’est un mec en or.

Barricata: Ils s’en sont expliqués après, mais un de ses premiers vinyls était sorti sur «Rebelles Européens», et c’est ça qui a amené les gens à se poser des questions. Un groupe comme Skarface, qui malgré ce qu’ils en disent maintenant, n’était pas libéré de toutes ses amitiés neo-nazies.
François: c’est vrai, ce genre de choses nous a posé un problème, lors de ce concert au New Moon. Si on a été plombés, c’est en partie à cause de Skarface. On s’est mis en danger, vous vous rendez pas compte, mais je me suis mis personnellement en danger, en danger de mort. Il se trouve que ça a fonctionné, donc on regrette pas. Quand on a fait ça, on s’est demandé si on splittait, ou si on continuait. On a décidé de prendre une direction différente.

Barricata: le but n’est pas de porter un jugement, mais de te permettre d’expliquer des choses dont tu as été l’acteur principal.
François: On avait peut-être pas des militants politiques dans nos concerts, mais on avait des plombiers, des serruriers, des ouvriers.

Barricata: On veut juste discuter de certaines choses pour que ceux qui vont lire cette interview avec attention ne soient pas trop déçus. Comment Loran de Traumatisme, qui gueulait sur tous les mecs qui jouaient dans les endroits trop clean, se retrouve à jouer aux Trans? Festival musical même pas semi-officiel, mais subventionné de tous les côtés. Comment François, héraut de l’antifascisme des années 80, a pu se retrouver dans Molodoï?
François: Là, c’est une vision idolâtrée de quelque chose. Je ne me suis jamais présenté comme un héraut de l’antifascisme. J’ai toujours été clair par rapport à ça.

Barricata: Mais il y a un tel espoir par rapport à ça!
François: Mais tu peux pas maîtriser ça! Je vais te citer une anecdote qui m’a fait chier du temps des Bérus. Quand on a fait «Salut à toi», certains ont dit qu’on faisait du commercial. On a rencontré un mec qui avait le look anarcho-punk avec une crête et une beau Crass avec le A cerclé, et il me dit, «Salut à toi, c’est bien, mais ce qui me gêne, c’est que tu salues les bougnoules». Salut à toi le Tunisien, ça le dérangeait. Moi à l’époque, j’étais dans une association avec des mecs de la Courneuve, qui s’appelait «France-Jeunesse du Monde», et on faisait des cours de Karaté. Moi qui ne faisait du karaté qu’avec des Maghrébins, je me sentais plus proche d’un rebeu avec qui je m’entraînais et qui n’en avait rien à foutre des Bérus que de ce mec là.

Barricata: Et pourquoi tu ne lui as pas mis une tarte à ce mec-là?
François: Parce que par principe je suis non-violent. J’ai toujours refusé la violence, j’ai été provoqué maintes et maintes fois, et j’ai toujours refusé. Je préfère courir que de me battre.

Barricata: Et toi Loran, qu’as tu fait depuis 14 ans?
Loran: Moi j’ai pris la route avec un camion, et j’ai fait un premier projet musique avec un groupe qui s’appelait The Six. Ça a duré 8 mois, mais pas très drôle, donc on a arrêté. J’ai habité à Bourges donc j’ai bossé avec Emmetrop, on a créé un spectacle sur le feu, à 25. Je suis arrivé à Lyon en 91/92, avec les Raptout, il y avait vraiment en construction une famille alternative. Plein de petits squats, une effervescence, une scène punk/hardcore. On a monté Trauma, et a vécu pendant 5 ans dans deux vans en voyageant à travers l’Europe, en faisant du punk/hardcore-théâtre. On a ouvert pas mal de squats, quand il n’y avait pas de salles de concerts on les ouvrait nous-mêmes. Il y a eu les essais nucléaires de Mururoa, ça nous a fait chier, alors pendant un an on a tourné sans se brancher une seule fois sur le courant électrique, on est venus avec des groupes électrogènes, et on éclairait tout avec des accumulateurs rechargés pendant la journée par des panneaux solaires, en hommage aussi aux indiens massacrés là-bas. C’était très intense, ça a donc implosé, comme tous les trucs intenses. Je me suis ensuite replié dans les montagnes. Et il y a eu la naissance de Elfi, après celle de Elki, au coin du feu. Puis on a fait du théâtre. C’était intéressant, parce qu’on intercalait théâtre et concerts punk, Même les mecs les plus bourrés trouvaient ça intéressant. Tous ces punks assis en train de regarder du théâtre, j’ai trouvé ça vraiment bien. Et puis il y a eu cette histoire de faire un DVD, et on s’est retrouvés. Sinon en ce moment, je joue dans un autre groupe, qui s’appelle Spartacus, avec deux grattes et une boîte. On projette un dessin animé pendant une heure, et on joue en même temps.

Barricata: Et toi Jojo?
Jojo: J’ai travaillé en Belgique dans la distribution musicale indépendante, en dehors de toute major, en essayant d’avoir une éthique. Au niveau théâtral, j’ai fait pas mal de conneries, mais beaucoup de choses qui ont rapport avec le corps humain, le sang, des choses assez folles. Un peu cloisonné dans une scène qui travaille beaucoup sur le corps.
Masto: il donne beaucoup dans l’article de pêche et la quincaillerie.
Jojo: Pas mal de choses sont passées à la télé, soit par l’aspect revisitation du corps humain, soit art contemporain, ou simplement la crise d’ego devant une camera. Mais comme dans les Bérus, je comprenais ça à ma façon. On est tous différents. Et puis pas mal de voyages.
François: On a tous eu des parcours différents. Regarde Micky, il est parti dans le sud, ouvrir une boutique bio, il vendait des graines, et il les mangeait. Les deux Titi ont fait deux groupes différents, du rap. Bol a continué à faire des dessins, et il fait des belles sculptures.
Loran: Les gens ne comprennent pas cette histoire de festival aux Trans de Rennes, mais ce n’est pas forcément une bonne idée de faire organiser un concert des Bérus par une petite association. Il y a tellement de pressions à assumer, que ce soient les RG, la presse, etc. Ce qui va être intéressant, c’est plus ce qu’on va faire à ce concert, que ce qu’on peut dire maintenant, même si on l’a sur le cœur.

Barricata: Mais on sait ce qui va se passer à ce concert, ça sera plein, vous allez faire votre set…
Loran: Tu crois que c’est si simple que ça? Il y a pleins de pressions à gérer, permettre l’installation des tables de presse…

Barricata: Quelles tables de presse par exemple? Les RG sont plus préoccupés par le risque de trouble à l’ordre public à l’extérieur du concert que par le concert lui-même.

Et voilà. Fatalité! Celui qui enregistrait, en vrai professionnel, n’avait pris qu’un disque... La retranscription s’arrête là, brusquement. On continua à discuter longtemps. On parla des textes (Ibrahim, Sur les Toits), donc de la prison, de la Palestine, l’Asie, le fascisme… On parla de la thèse de François sur les nationalistes vietnamiens, du DVD, qui est un bel objet vraiment pas cher. On termina la discussion en évoquant, non l’engagement des Bérus, mais leur romantisme intrinsèque, durant toute leur folle aventure. Ce romantisme, la figure de Mishima en est une preuve. Les Bérus seront passés du mal de vivre des premières années, à la révolte antiautoritaire de 1986-1989, fidèles en cela au mouvement qui les porta, celui des squats. Bérurier Noir, une reformation qui ne nous laissera pas indifférents…

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