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le 27/9/2010 16:16:55

Entretien avec Didier Bernard (mai 2010), du comité de lutte de Continental Clairoix. Retour sur une longue lutte victorieuse.

Intro : On l’a croisé sur bien des manifs avant de mettre un nom sur son visage. Didier Bernard est l’un des principaux animateurs du comité de lutte de l’usine de pneumatiques Continental à Clairoix (Oise). En 2009, la longue lutte des Conti, qui s’est soldée par un compromis acceptable pour les 1 120 licenciés, est devenue emblématique des résistances ouvrières. Avec Didier, on partage bien des pratiques et des points de vue qui renvoient aux fondamentaux du syndicalisme révolutionnaire : action directe, refus des bureaucraties syndicales, assemblée générale souveraine, mandatés révocables, dignité ouvrière et rejet des patrons voyous. Suite à son passage à Paris lors de la manif antifa du 9 mai, nous lui avons posé quelques questions. Les pages qui suivent rappellent que seule la lutte paye et que celui qui ne combat pas a déjà perdu.

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le 7/7/2010 14:49:45





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DES ARMES CONTRE LE PATRIARCAT !


FONDS, ARCHIVES :

Archives du féminisme : www.archivesdufeminisme.fr/

Bibliothèque Marguerite Durand (BMD), 79 rue Nationale, Paris (13e ) : Seule bibliothèque publique française exclusivement consacrée à l'histoire des femmes, au féminisme et, depuis quelques années, aux études de genre.

Centre des archives du féminisme, Bibliothèque Universitaire, Angers (49) : riche fonds documentaire sur le féminisme, ouvrages, thèses, périodiques papier et électroniques, bases de données.

http://bu.univ-angers.fr/index.php?S_file=archives/index_F.php

Expositions virtuelles sur l’histoire du féminisme (modéré): http://musea.univ-angers.fr/

Mundaneum (voir le fonds féministe) : www.mundaneum.be


LIVRES :

Avorter. Histoires des luttes et des conditions d'avortement des années 1960 à aujourd'hui / Collectif IVP

À télécharger gratuitement sur tahin-party.org/ivp.html

Encyclopédie politique et historique des femmes : Europe, Amérique du Nord / sous la dir . de Christine Fauré, PUF

Et la vie sera mille fois plus belle / Martha A. Ackelsberg, Ateliers de Création Libertaire

Femmes, classe et race / Angela Davis, Des Femmes

Histoire des femmes en France : XIXe-XXe siècle / Michelle ZANCARINI-Furnel, Presses Universitaires de Rennes

Histoire des femmes en occident (5 vol) / Michelle Perrot et Georges Duby, Perrin

Histoire du féminisme / Michèle Riot-Sarcey, La Découverte

Histoire du féminisme français : Du Moyen Age à nos jours / Maïté Albistur et Daniel Armogathe, Des Femmes

Le deuxième sexe / Simone de Beauvoir, Poche

La construction sociale de l’inégalité des sexes / Paola TABET, L’Harmattan

La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel / Paola TABET, L’Harmattan

La prostitution, quatuor pour voix féminines / Kate Millett, Denoël/Gonthier/Livre de poche

Le féminisme / Andrée Michel, PUF, Que sais-je ?

Les Femmes ou les Silences de l'Histoire / Michelle Perrot, Flammarion

L’anatomie politique / Nicole-Claude Mathieu, Côté Femmes

L’ennemi principal / Christine Delphy, Editions Syllepse

Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature / Colette Guillaumin, Côté Femmes

Un universalisme si particulier : Féminisme et exception française (1980-2010) / Christine Delphy, Editions Syllepse


REVUES :

Comment le genre trouble la classe / Agone 43

Des féminismes, en veux-tu, en voilà / Réfractions n° 24

Les Poupées en pantalon : lespoupeesenpantalon.blogspot.com/

Lutte des sexes & lutte des classes / Agone 28

Putain de sexisme / Offensive n°16 (Trimestriel d’Offensive Libertaire et sociale)


SITES INTERNET :

Anarcha Féminisme (en anglais) : www.infoshop.org/page/Anarcha-feminism

Cas Libres : cas-libres.poivron.org

Collectif Emancipation Angers (anti-patriarcaux-ales, anti-sexistes, non-autoritaires et anti-capitalistes)

collectifemancipation.blogspot.com/ infokiosques.net/genres

Combien de fois 4 ans : combiendefois4ans.blogspot.com

Féministes : www.feministes.net/

Gender Trouble : www.gendertrouble.org

La meute : www.lameute.fr/ (chiennes de garde contre la publicité sexiste)

Le torchon brûle Limoges (antisexiste, destruction de la structure sexiste) : letorchonbrule87.forumactif.net/forum.htm

Les entrailles de mademoiselle : www.entrailles.fr

Leo Thiers Vidal : 1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal10.html

Les tumultueuses : www.tumultueuses.com

Maison des femmes : maisondesfemmes.free.fr/

Mix-Cité : www.mix-cite.org/ (mouvement mixte pour l'égalité des sexes)

Planning Familial : www.planning-familial.org/

RAWA, Association Révolutionnaire des Femmes en Afghanistan : www.rawa.org/french.htm

Rebelles : re-belles.over-blog.com/

SOS Femmes : www.sosfemmes.com/

Zonezerogene : www.zonezerogene.com





le 7/7/2010 14:27:31





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VARIATIONS X BARRICATA

ADORNO FUTURE


Bonjour, pouvez-vous présenter Variations et son histoire ?

LS : Pour moi, Alexander est le meilleur interlocuteur sur cette question.

AN : Au commencement fut le verbe de Jean-Marie Vincent, qui face au mur croulant de Berlin et aux ruines du communisme soviétique s’écria : « La théorie critique n’a pas dit son dernier mot. » L’idée d’ouvrir un espace de discussion intellectuelle pour l’émancipation après la fin définitive du stalinisme et de la social-démocratie anticritique était né. Contredire le discours réac de la fin de l’histoire, de la fin des utopies, des contestations, et qui veut que tout ce qui résiste meure. Contredire les fossoyeurs de Marx, Freud, Darwin, Marcuse et Adorno. Se réapproprier Marx après les marxismes, l’École de Francfort au-delà de ses ramification académiques actuelles, assumer l’héritage du Centre expérimental de Vincennes contre la bureaucratie universitaire, tourner la critique cosmopolite contre les directives et dérives ministérielles françaises, actualiser le féminisme, discuter l’écologie radicale, défendre l’esprit libertaire contre la régression sécuritaire, déjà. Cet espace a pris pour forme une revue du département de sciences politiques de Paris 8, et pour nom Futur antérieur. Revue dirigée par Jean-Marie Vincent, soutenue par Toni Negri et une foultitude de marxistes critiques plus ou moins militants et hétérodoxes venues de Grèce et d’ailleurs. Futur antérieur, ce temps peu usuel de la langue, pour évoquer « ce qui aura été », c’est-à-dire une utopie concrète, avec Ernst Bloch. Pour faire mentir la doctrine de la fin de l’histoire et pour ne pas laisser le projet gauchiste initial des Temps modernes à bout de souffle après la mort de son directeur de publication, Jean-Paul Sartre. Des douzaines de numéros et de discussions fructueuses plus loin, après avoir traversé la révolte zapatiste de 1994, l’irruption libératrice du mouvement de décembre 1995, des sans-emploi et des sans-papiers, le collectif ne survit pas au départ de Negri, emprisonné en Italie à la fin des années 1999. La revue a atteint un seuil, un tournant et son but : la première défaite du capitalisme mondial à Seattle.

En 2000, la revue Variations émerge à l’endroit où Futur antérieur s’est évaporée. Avec le souci de revenir sur les fondamentaux de la critique et de creuser les arguments théoriques, qui font manifestement défaut dans les discours militants de circonstance. S’ensuivent 15 numéros jusqu’en 2010 qui associent une centaine d’auteurs dont les plus connus sont André Gorz, Edgar Morin, Pierre Bourdieu, John Holloway, Nancy Fraser, Oskar Negt, Greil Marcus et Alexander Kluge. Une sorte de melting-pot de la sociologie la plus corrosive et de la théorie critique internationale. Bien des forces centrifuges se sont exercées au sein de cette revue comme dans d’autres, deux éditeurs ont jeté l’éponge et une série d’universitaires ont eu du mal à assumer la charge libertaire de nos recherches. Aujourd’hui, on a provisoirement résolu le problème des éditeurs intéressés par le rendement et des distributeurs marchands, en éditant la revue en format PDF à travers notre site, véritable maison d’édition ad hoc. La crise globale nous encourage à persévérer malgré l’absence de moyens financiers et institutionnels. Quand on voit ce que les appareils bien équipés et médiatisés fabriquent comme triste bricolage, notamment la revue du NPA qui ne connaît que des contretemps, on se sent comme des albatros dans un ciel d’azur avec nos milliers de lecteurs sur les cinq continents.

Derrière cette petite histoire se pointe une correspondance historique plus ample. Nous vivons le revival de la grande crise capitaliste de 1929 qui a posé l’alternative libertaire, luxembourgiste et castoridienne : Socialisme ou Barbarie. Les insurrections démocratiques avaient finalement été écrasées par le fascisme européen. L’École de Francfort était le premier sinon le seul courant intellectuel à saisir toute l’étendue des dégâts, la faillite de la démocratie parlementaire, la nature du stalinisme et des partis ouvriers, le basculement autoritaire du prolétariat en Europe centrale, la psychologie de masse du fascisme, la forme moderne du racisme et de l’antisémitisme, l’industrie de la culture et des mass-média, la soumission du salariat sous la forme marchande, etc.

Aujourd’hui, il s’agit de relancer toute une série de concepts critiques qui ont été réprimés par le stalinisme, méprisés par le trotskysme de parti et souvent oubliés par les courants anarchistes ou libertaires. Je pense à la personnalité autoritaire, à l’espace public oppositionnel, à l’industrie de la conscience et d’autres encore. Pour sortir de la connexion aveuglante du système, de ses formes marchandes et médiatiques, il faut élaborer un langage critique précis et percutant. La théorie critique n’a pas dit son dernier mot.


Les intervenants sont majoritairement issus du monde universitaire. Est-ce un choix délibéré ?

LS : La revue est actuellement à la croisée des chemins, elle a surgi dans le champ académique et sous l’impulsion de Jean-Marie Vincent. Aujourd’hui, après bien des déambulations, son projet éditorial avance avec l’idée et la volonté de continuer à publier des textes plutôt longs et profonds dans leur forme ; et critiques et cherchant le dépassement dans leur contenu, mais sans, par contre, se réserver au champ académique.


Le cadre universitaire ne vous permet-il pas d’exprimer toutes vos idées ?

LS : Le cadre universitaire n’en est pas un. Pour nous, nous agissons à partir d’un point qui se situe à l’extérieur de ce « cadre universitaire », et surtout, en cherchant à le dépasser, à ne pas mutiler ou éroder des idées qui, prisonnières du désir de plaire à un corps de métier, ne feraient que s’oublier et s’aliéner. Par contre, nous puisons le meilleur dans notre formation reçue auprès de gens comme Daniel Arasse, Miguel Abensour ou Jacques Rancière et nous nous pensons comme chercheurs.


Souhaitez-vous vous ouvrir davantage à des formes de réflexion non-universitaires ?

LS : En tant que personne, je n’aspire qu’à publier de bons textes qui cherchent à ouvrir la critique et à penser le dépassement. Je suis soucieuse que la constellation des auteurs de Variations soit le plus vaste possible et dans le souci de permettre l’étincelle entre un lecteur et un texte. Qu’il y ait une découverte mutuelle.

JB : J'aimerais ajouter que s'ouvrir au monde « non-universitaire » est une de nos ambitions. Nous avançons vers elle avec beaucoup de peine. Mais comme le dit Lucia, nous pensons que produire des textes en dehors de cet espace ne signifie pas baisser notre niveau d'exigence. Au contraire. Clairement, nous sommes à la recherche, en tant qu'animateurs de Variations, de toute forme de pensée qui va résolument du côté de l'émancipation ou de la critique du refus de celle-ci.


L’université, même si elle n’opère pas de censure directe, contraint-elle les chercheurs à limiter le cadre de leurs recherches ou à les orienter dans une direction particulière ?

LS : A mon sens, l’université n’a pas la force de contraindre qui que ce soit. L’université est plutôt un espace paradoxal où chacun peut trouver des choses contradictoires : allant de la plus grande révolte à la plus servile des soumissions. L’université est ce que chacun y fait en son sein. Elle est tout à la fois le lieu potentiel pour activer des expériences de liberté venues du passé ou alors de la rencontre dans le présent, ici et maintenant, mais elle peut aussi se transformer en espace d’aliénation où la norme s’érige en principe et vient s’écraser sur l’être vivant. Et cela, par et dans la pratique de chacun. L’université est donc ce que chacun, et collectivement, nous en faisons ou nous en retenons.

JB : Ta question rejoint celle que tu nous posais juste avant sur les limites que nous impose ou non ce fameux « cadre universitaire ». Je partage l'approche de Lucia quand elle dit que ce cadre n'en est pas un. Cette approche peut en tout cas nous protéger au mieux de la violence universitaire… Par contre, je pense que l'université française limite ses cadres théoriques et conceptuels. Dans les sciences sociales, c’est assez flagrant. La tradition sociologique française est grave marquée par le positivisme et le déterminisme. « Dis-moi d'où tu viens, je te dirai où tu vas » semblent dire les sociologues. Si tu t'intéresses un peu à l'histoire de la sociologie française, tout cela devient assez clair : penser la société, c'est penser son unité au lieu de penser les différences dont elle est le théâtre. Penser la république définitive plutôt que la révolution permanente. Si nous faisons le choix de nous inscrire dans la pensée vivante de la théorie critique, c'est parce qu'elle pense cette différence, le non-identique à tous les niveaux y compris épistémologique, plutôt qu'une unité sociale qui n'est qu'un fantasme politicien.

AN : Ouaip, et la sociologie dominante en France et ailleurs, qui est la sociologie positiviste du fait accompli, a toujours tenté d’expulser la critique en dehors de l’Université. Les plus grands n’ont percé qu’à l’extérieur : Pierre Naville, Edgar Morin, Cornelius Castoriadis. Jean-Marie Vincent et Serge Mallet ont été refusés par la faculté de sociologie de Paris 8 en 68, sous prétexte que ce n’était pas de la sociologie…


Le thème du numéro en cours - « choisir le petit » - est assez elliptique : comment déterminez-vous les thématiques, et quels a priori ou perspectives vous les font choisir ?

JB : Le « choix du petit » correspond à mon avis à cette posture dans les sciences sociales. Il est toujours plus simple de voir et choisir le gros et le grand, le visible et l'affirmé. « Choisir le petit » signifie tendre l'œil, l'oreille, la pensée vers l'invisible, l'inattendu, l'imprévisible. Paradoxalement, cet enjeu est loin d'être petit.

LS : Le « choix du petit » est né de l’envie de travailler sur une intuition politique et philosophique de Miguel Abensour, par la suite, il a permis de s’offrir aux auteurs comme une accroche, leur laissant tout loisir de travailler en fonction d’associations libres. Il peut du coup être elliptique, chargé d’histoire ou apparaître comme problématique en relation à la subjectivité de chacun. Mon idée du « choix du petit » n’avait sans doute rien à voir avec celle de l’autre, et des autres ou alors connaître des accointances inattendues. Cela se vérifie dans la diversité et la communauté des textes. En tout cas, il indique justement non pas un a priori, mais au contraire l’envie de travailler collectivement en créant la possibilité de partir dans toutes les directions en résonance avec les interrogations, les désirs de chacun(e).


Pour présenter ce numéro, vous écrivez : « Agir de concert, ce n'est pas unifier les idées, mais bien plus les unir dans une lutte et un projet commun. Rester soi et faire une place à l'autre, tout en construisant un territoire étranger et commun à chacun ». Est-ce selon vous une simple méthode de travail pour la revue, ou un projet politique de plus grande ampleur ? Et dans ce dernier cas, avez-vous des pistes pour le mettre en pratique concrètement ?

LS : Évidement dire qu’il s’agit d’un projet politique de plus grande ampleur, et que nous, avec la revue, nous voulons changer le monde est très tentant. Sans doute, y a-t-il, là, un profond et secret désir commun. Pour autant, je souhaite que nous nous sentions plus modeste, et si Variations existe, c’est d’abord comme un émetteur, un émetteur qui cherche à émettre un signal, et qui espère que celui-ci sera capté et reprojeté par d’autres. Car, l’essentiel est de partager avec d’autres des idées, des souhaits et des doutes qui traversent la pensée des auteurs.

JB : Pour moi, réaliser ce numéro de Variations est une piste pour réaliser cet « agir de concert » concrètement. Et l'image me convient. Voilà ce que devrait être un concert. Une tendre interaction entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, réaliser en commun dans les différences. Je te laisse imaginer, dans un concert de musique, qui donne et qui reçoit. Ce n'est pas forcément ceux et celles qu'on croit. Sur le contenu du « choix du petit », entre Greil Marcus qui écrit sur Malcolm McLaren, John Holloway qui te parle de dignité, Hélène et José Chatroussat qui tirent un bilan critique de leur passé de militants trotskystes, Mikel Bolt Rassmussen qui raconte l'histoire des stratégies artistiques critiques, entre autres, je pense que t'as une bonne image de ce joyeux concert.


Pensez-vous, et souhaitez-vous, que vos réflexions nourrissent l’action de terrain ? Comment partagez-vous votre savoir avec les actrices et acteurs des mouvements sociaux et politiques ?

LS : Personnellement, je ne crois pas à la représentation d’un monde clivé, entre d’un côté, des intellos qui pensent et qui éclairent le monde de leurs géniales lumières et d’autres qui le changent à force de le mettre en branle, ce monde. J’imagine plutôt que ce qui peut permettre une transformation, un changement se situe dans l’existence d’un projet commun et d’un désir de justice partagés par des gens. Sans cette étroite interpénétration des idées, des rêves, du rejet et de l’action, je doute que le simple fait de se déployer dans les espaces publics, même en usant de la violence, suffise à changer le monde. Je pense plutôt que les désirs et les révoltes de chacun et des groupes sont les moteurs indispensables de tout changement ou tentative de sortie de l’inertie. Du coup, ils ne sont pas séparables, ils se construisent ensemble. D’ailleurs, la pensée ne surgit pas dans le vide : elle vient de son rapport étroit au monde qui l’entoure. « Le choix du petit », notre intérêt pour la théorie critique ne naissent pas dans le vide, ils s’enracinent dans nos expériences et nos révoltes. Dans nos échecs aussi.

AN : Je ne vais pas me contenter de vagues slogans électoralistes, de mots d’ordres de manif qui tiennent sur une petite pancarte, de coups de gueule impromptus. Ou encore me satisfaire de sorties ouvriéristes anti-intellos dans la tradition du PCF tel Julien Coupat qui nous assène via le journal Le Monde que le mouvement conseilliste qu’il baptise « ultra-gauche » n’aurait jamais produit autre chose que des écrits marxologiques « inoffensifs ». Ce type de discours marketing qui marche avec des sigles trouve son apogée dans les logorrhées anticritiques d’un Glucksmann hier, d’un Onfray aujourd’hui. Cela ne produit aucune position critique durable.

JB: Encore une fois, réaliser une revue, l'animer, la faire vivre, peut être vu comme une action de terrain. Nous n'avons pas de savoir à partager, nous avons simplement la volonté de rendre des textes accessibles. Autant que le clivage réflexion/action, le clivage savoir/ignorance ressemble à un piège grossier. Nous voulons sortir de ces boucles qui ne débouchent que sur leur propre nombril. Nous ne disposons d'aucun savoir, nous savons par contre que nous voulons en savoir plus. Si des lecteurs et des auteurs soutiennent cette démarche : tant mieux pour tout le monde. C'est peut-être là qu'on peut répondre au mieux à ta question sur notre « projet politique de plus grande ampleur » : dans l'opposition binaire entre savoir et ignorance, entre réflexion et action, il y a un troisième point qui cherche à se faire une place comme dans toute opposition dichotomique. Ce troisième chemin est peut-être notre « projet politique de plus grande ampleur. » Pour être bien clair, je veux dire que nous ne sommes pas là pour donner du savoir, mais plutôt pour en recevoir et en partager. C'est ça la critique.


Dans ce numéro, il n’y a que deux femmes sur douze auteurs qui interviennent : la première, Lucia Sagradini, n’est pas citée dans la liste des auteurs alors que son article ouvre le numéro, et la seconde, Hélène Chatroussat, coécrit un des articles avec son mari. Comment s’explique cette quasi-exclusivité masculine, ainsi que la place symbolique accordée de fait aux femmes participant à ce numéro ?

LS : D’abord, je n’imagine pas que Variations soit une revue bien pensante, nous n’avons pas pour vocation de donner des espaces et des surfaces de visibilité de seconde main pour qui que ce soit. Dans la revue, il n’y a donc pas de politique de quotas pour rassurer le quidam hypocrite comme pour les films hollywoodiens (période par excellence années 50 à 80). Les auteurs (femmes, étrangers, handicapés, noirs de peau, etc.) ont tous la même chance : celle d’écrire, du moment que les textes sont bons. N’importe qui peut écrire et laisser son article sur le www.theoriecritique.com pour être publié s’il répond à l’attente de la revue. Par contre, il est nécessaire de s’interroger sur le fait qu’à ce jour aucune femme n’a envoyé de texte sur le site. Mais, sans doute, pourrions-nous nous inquiéter sur la difficile situation qui se tient derrière ce simple fait et qui est bien plus vaste. Il y a une impossible attente d’hétérogénéité de la revue qui, si bien elle est un objectif impératif pour notre publication, reste dans les faits insatisfaite. J’imagine que les raisons profondes de cette difficulté sont assez connues aujourd’hui. Il s’agit juste de souligner ici qu’il y a une série de personnes qui subissent la ségrégation culturelle de la place que la société et leurs familles leur donnent. En effet, pour des questions d’organes génitaux, de couleurs de peau, d’origine, de parcours de vie, etc., des êtres affrontent les préjugés et les formes d’exclusion. Notamment en ce qui concerne la liberté d’écrire. Être une femme et écrire sont deux choses qu’il faut apprendre à lier. Comme la liberté de s’autoriser à être né pauvre et à devenir un brillant philosophe etc., mais c’est un droit que chacun de ceux, qui ont subi une forme d’exclusion et de récrimination quant à ses capacités, doit arracher avec les dents. Encore faut-il réussir à se vivre comme un être agissant. Un être qui va trouver les moyens du dépassement de la forme dans laquelle on a pensé le cantonner.


Les thèmes de la revue sont suffisamment généralistes pour intéresser un lectorat assez large. Savez-vous qui vous lit ? Par qui aimeriez-vous être lus ?

AN : Plusieurs milliers de personnes dans 40 pays sur les cinq continents, avec un penchant francophone, selon notre site.

LS : Est-il vraiment possible d’avoir des millions de lecteurs ? Est-ce souhaitable ? Si nous nous souvenons de ce qu’est le fascisme, nous ne pouvons que nous méfier des masses comme de la peste. Il faut se garder de tomber dans la grande et dangereuse illusion d’êtres rivés collectivement et chercher des manières d’agir de concert qui soient aussi des articulations sur l’autonomie et la singularisation de chacun et de chacune. Le nombre est-il donc le signe de validité ou de bonne santé pour un travail d’écriture tel que celui entrepris dans Variations ? Si le critère est le chiffre alors aujourd’hui la meilleure bouffe est le hamburger congelé des MacDonald, le meilleur livre un truc imbuvable de saga à l’eau de rose normatif, et le meilleur canard, le journal de TF1 ! Sur le fond, la question n’est pas là. Bien sûr, il y a des pratiques et des écritures qui secouent et qui sont très accessibles. L’enjeu de Variations est, il faut l’avouer, un peu différent. Il consiste à proposer quelque chose de qualité, libre et accessible gratuitement, à des gens, toutes celles et tous ceux qui auront la force, la curiosité ou le besoin de lire des articles qui sont dans le même temps des pages qui ne sont pas toujours faciles, qui peuvent rester obscures, mais qui peuvent aussi provoquer des rencontres, des idées. Variations est là, sur le Net, pas besoin de franchir la porte d’un lieu inaccessible, ni de se ruiner, c’est un choix, une possibilité pour tous ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, ont envie de parcourir un chemin qui est parfois aride, qui nécessite du temps et des efforts. Je trouverais cela totalement inepte de vouloir faire croire que les textes de la revue se donnent au lecteur, non, c’est le lecteur qui se donne aux textes, sans doute à la condition que cela puisse lui apporter quelque chose. Ce n’est sûrement pas à nous de dire ce que peut-être la réception, encore une fois, c’est aux êtres d’activer ou non les possibles, de se saisir de leurs potentialités.

JB: Nous n'avons aucun business plan, ni aucune stratégie marketing. Nous souhaitons simplement développer nos capacités de nuisances, ou au moins pour être plus modestes, affuter les potentialités de la critique.


Le format PDF de Variations limite-t-il à un certain public, ou ouvre-il au contraire à d’autres lectrices et lecteurs les possibilités de réflexion ? Est-ce un choix délibéré, ou tout simplement pratique et économique ?

JB : Alexander a déjà répondu en partie à ta question : le site est une maison d'édition ad hoc. Personnellement je regrette la version papier, mais je suis très heureux que nous développions notre autonomie face à un milieu, l'édition, qui n'est pas très séduit par l'émancipation… Ce format se limite-t-il à un certain public ? Je ne sais pas. J'ai tendance à penser que Variations est une des meilleures revues de la place, mais que pourtant elle est gratuite. Et nous savons, malgré notre haine des statistiques que le www.theoriecritique.com est vachement visité. Et les déclarations d'amour que nous recevons sur la boîte mail sont super sympathiques. Certes, une connexion Internet est nécessaire… Mais, craquer le réseau Wifi de ton voisin est un jeu d'enfant ! Encore plus simple, tu peux demander ses codes de connexion à ce même voisin s’il est sympa. Enfin, n'étant absolument pas homophobe, je préfère de loin le format PDF au format PCF.

LS : Je crois que chacun a une vision très précise de ce qu’est la forme d’une bonne revue. Pour ma part, j’ai le sentiment que le fait d’imprimer le numéro après l’avoir téléchargé est le moyen pour que les écrits s’incarnent dans de la matière. En tant que lectrice, l’écran me semble un espace frustrant, insatisfaisant. Pour bien lire, j’ai besoin de m’approprier les écrits, de crayonner, de souligner, de dessiner des petites nanas sur les côtés, de marquer des topos dans les pages qui ne sont pas pleines. Alors un écrit virtuel me fait fuir, car il ne me permet pas d’entendre les mots. Du coup, Variations, dans ma pratique de lectrice, redevient lisible au moment où il est sur support papier. Mais j’imagine qu’il y a autant de pratiques de lecture que de lecteurs alors…

AN : Le fait que d’anciens militants ouvriers de LO, de vrais métallos, impriment des numéros entiers pour forger leur esprit critique, comme je l’ai appris, doit perturber tous les ouvriéristes militants tout de même.


Vos articles évoquent régulièrement les travaux d’Adorno et Horkheimer, philosophes fondateurs de l’École de Francfort, ou d’Habermas et Marcuse, leurs continuateurs. Vous sentez-vous particulièrement proches de leurs thèses ? Qu’apportent-ils à votre analyse de la situation politique et économique actuelle ?

LS : Le point essentiel pour moi dans le duo d’Adorno et d’Horkheimer est de penser le renversement en son contraire de toute chose, et notamment de la démocratie. Cette perception de ne jamais être sauf, d’un danger constant me semble un enjeu impératif pour saisir et faire de la politique. Car, il donne alors comme un autre élan, et une rigueur à chaque mot et à chaque acte, par le fait qu’il place l’individu dans une position inconfortable. Une position qui ne permet ni sommeil, ni bien-être. Une position difficile mais qui met tous les sens en éveil face à l’injustice et à la violence, par exemple. Cette idée donne aussi une autre dimension : elle permet d’inscrire l’instabilité et la précarité du monde dans lequel nous nous trouvons, elle peut alors permettre de penser la situation paradoxale du monde tel qu’il est : entre un discours de réussite sociale qui s’impose dans la durée par le travail, la famille, etc., et de l’autre, l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons à vivre selon cette norme aux vues des conditions réelles d’existence, chaque jour un peu plus précarisées.

JB: Habermas ? Connais pas... Je veux vraiment pas me la péter, mais inviter les lecteurs et lectrices de Barricata à lire ces auteurs méconnus. Ce n'est pas toujours facile, il faut tâtonner. Aux auteurs, que tu cites j'aimerais en ajouter d'autres vivants ou morts : El Sub Marcos d'abord, qui est un grand lecteur de Variations comme nous sommes des lecteurs assidus des textes et des expériences développées par le « néozapatisme », Erich Fromm pour la psychanalyse antiautoritaire, Greil Marcus et Lester Bangs pour l'histoire de la musique, Walter Benjamin pour ses géniales approches pluridisciplinaires, Oskar Negt pour l'expérience vivante… Mais bien sûr te proposer une biblio ici et maintenant, c'est un peu stupide.

AN : L’École de Francfort est une appellation un peu dédaigneuse inventée par l’École de Cologne, des sociologues de terrain très terre à terre. L’appellation d’origine est la Théorie critique, contre la théorie traditionnelle. J’ai esquissé tout à l’heure pourquoi la Théorie critique n’a pas dit son dernier mot. La crise appelle une critique de longue haleine qui ne colle pas aux intérêts des partis ou des slogans du moment. D’ailleurs cette critique est portée à Buenos Aires par Juan Sebrelli qui déconstruit l’image du Che et de Maradona, par John Holloway à Mexico, par Nancy Fraser à NYC, par Greil Marcus à Frisco, par Kluge à Hambourg et Zuckermann à Tel Aviv… et par nous tous, ici et maintenant. Je suis agréablement surpris que mon long essai Conscience de casse (contre le discours désincarné de la conscience de classe) circule partout, via Variations, malgré les inerties universitaires, l’ethnocentrisme anti-boche ambiant, une fatwa trotskyste désuète qui date de 2006, et malgré la bêtise naturelle des militants professionnels, toujours aussi donneurs de leçon. Cela crée des débordements intellectuels, même à l’intérieur des facs.


Quel sera le thème du prochain numéro ? Qu’en attendez-vous ?

LS : La haine. La rage.

JB : D'la bombe de balle.

AN : On se moquera de la morgue des puissants que la crise réduit à l’impuissance et qui, eux, grognent comme des chiens tristes. Que le messie entre par la plus petite fenêtre, comme le souhaitait le poète, critique et intello exilé Walter Benjamin.


Quelque chose à ajouter ?

JB: Pourquoi des auteurs de Barricata n'ont jamais écrit dans Variations ? C'est pourtant simple de nous proposer des articles : www.theoriecritique.com. D'autre part, nous serons heureux dans la mesure de nos capacités d'orienter ceux et celles qui le souhaitent vers des textes et des auteurs. Cette adresse e-mail peut aussi être utilisée à ces fins. La théorie critique n'a pas dit son dernier mot.

AN : J’ai adoré le ton satirique avec lequel vous avez cassé ce Monsieur Onfray, qui anime un café philo au musée de la Basse-Normandie. Le café philo est cool, votre trait de plume aussi. Encore !

LS : Merci pour votre intérêt.

Fred.





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