Impressions vénézuéliennes

Date 28/5/2007 16:14:49 | Sujet : #15 - Mars 2007

Gregor Markowitz, l’homme aux mille visages, s’est rendu au Venezuela en octobre 2006. Éclairage sur Chavez et le bolivarisme.
De l’Ancien Monde – les Latinos parle de Premier Monde, Primero Mundo –, la vision de la République bolivarienne du Venezuela reste souvent caricaturale et empiète largement sur le domaine de la désinformation. On oubliera les jolies plages de sable blanc des Caraïbes pour ne retenir que le président du Venezuela est, au mieux, un populiste, au pire, un antisémite, dixit le vrai-faux « scoop » de Libération repris sans frémir par plusieurs titres nationaux (1). Sans vouloir nous lancer dans une analyse « pour ou contre Chavez », voici quelques éléments de réflexion vénézuélienne.

Vue de France, la chose ne semble pas évidente, mais le Venezuela s’inscrit pleinement dans un processus révolutionnaire et, encore plus, depuis la tentative de coup d’État de l’opposition (appuyée par les États-Unis) en avril 2002. Un processus révolutionnaire et démocratique. Ce que « nos » médias nomment chavisme mais que les intéressés, c’est-à-dire une majorité de Vénézuéliens, qualifient de révolution bolivarienne en référence au Liberator d’une grande partie de l’Amérique du Sud du joug espagnol, Simon Bolivar (mort en 1830 en Colombie). Certes, Chavez est un militaire, certes Chavez a tenté de s’emparer du pouvoir par un coup d’État en 1992, certes, c’est un président de la République (élu) mais la complexité du rapport entre « el comandante en jefe » et le peuple mérite une réflexion un peu plus poussée que les lieux communs de Libération ou autres. Chavez n’y va pas par quatre chemins pour dénoncer l’impérialisme yankee, qualifiant Bush de danger pour la paix, de diable, de cow-boy ou d’alcoolique et autres épithètes fort sympathiques pour nos oreilles… Orateur au puissant charisme s’exprimant sans notes, émaillant ses discours de référence à Bolivar, Lénine, Che Guevara, Mao, le Christ ou… sa grand-mère, Chavez s’affirme comme le chantre de l’anti-impérialisme. N’hésitant pas à frayer avec les pires ennemis des États-Unis (Syrie, Iran… que des charmants pays démocratiques), l’individu peut plaire ou agacer. Il s’inscrit dans la droite ligne des caudillos latinos de Sandino à Zapata, du Che à Marcos et bien sûr Castro…
Chavez a fait changer le nom du pays, a changé la Constitution, a donné une dimension internationale politique énorme au Venezuela (2). Il a survécu à un coup d’État en 2002, (nous y reviendrons), à un référendum révocateur (en 2004, référendum permettant de virer le président, une innovation liée à « sa » nouvelle Constitution), ainsi qu’à une grève de l’industrie pétrolière instrumentalisée par le patronat. Mais derrière Chavez, quelle est la réalité de la révolution bolivarienne, dans la rue ?

La force du Venezuela réside dans son sous-sol, en tant que quatrième pays producteur de pétrole du monde, et c’est là la principale arme à l’échelle des relations internationales de Chavez. Mais la révolution bolivarienne possède une dimension sociale réelle : lutte contre l’analphabétisme, développement de l’agriculture, volonté de préserver les richesses naturelles du pays en particulier la biodiversité, réforme de l’habitat urbain afin de lutter contre la violence véritable fléau de la vie quotidienne. La question agricole est symptomatique. Le Venezuela a longtemps vécu sur une mono-richesse, le pétrole. Et il est édifiant de voir un tel pays non autosuffisant au niveau alimentaire. Que dire de l’eau, qui n’est pas potable à Caracas et plus chère que le pétrole ? L’ensemble de ces réformes (nous sommes bien loin de la partie de Risk liée aux intérêts du pétrole) sont des réalités pour les plus défavorisés du Venezuela. Et il y a un réel engouement populaire, une réelle aspiration à avancer. Pour autant, les difficultés sont nombreuses. D’abord l’ennemi numéro 1, les États-Unis qui soutiennent l’opposition – invisible dans la rue mais contrôlant 90 % des médias, en particulier les canaux de télévision. L’opposition a la gueule de bois depuis le triple échec du coup d’État, du référendum et de la grève du pétrole. Et Chavez n’a affronté qu’un social-démocrate lors de l’élection présidentielle fin 2006, emportée haut la main avec 63 % ! Pour autant, les rumeurs d’une intervention yankee ou d’un nouveau coup d’État animent une paranoïa qu’un siècle d’impérialisme US en Amérique latine justifie pleinement. Ainsi, la défiance de la population pour la police qui n’avait pas hésité (ben tiens !) à se ranger du côté des putschistes en 2002. Quant à l’armée, sensée être le fer de lance de la révolution bolivarienne, la trahison d’une partie des troupes en 2002 en a refroidi plus d’un. Il faut expliquer que l’armée vénézuélienne n’a pas été formée à l’École des Amériques (3) et que la contre-guérilla a été beaucoup moins sanglante que dans le reste de l’Amérique latine. Mieux, une partie des cadres de l’armée vénézuélienne fut directement influencée (on peut même dire infiltrée) par des guérilleros tels Douglas Bravo, leader des Forces armées de libération nationales (4). Bravo rencontrant en 1980 un jeune officier dénommé… Chavez. La répression de l’insurrection nommé Caracazo en 1989 (5) va marquer nombre de militaires qui tentèrent de s’emparer du pouvoir en 1992 (6). On le voit le rapport entre soldats et révolution est étonnamment complexe au Venezuela.
Pour autant la révolution bolivarienne pose des questions. Tout d’abord, l’omniprésence de Chavez. Et après lui ? Et si demain il est abattu ? La construction quasi pyramidale de ce mouvement (peuple-Chavez) laisse apercevoir le vide d’un mouvement social, d’un syndicat ou d’un parti. Certes, le chavisme s’appuie sur la masse du petit peuple. Un parti puis un syndicat se sont créés et c’est là une des principales critiques au mouvement actuel. Pour financer la révolution, beaucoup d’argent circule pour la culture, l’éducation etc. Et on peut sérieusement craindre l’émergence d’une élite chaviste liée au seul parti, voire d’une jet-set se plaçant délibérément dans le mouvement afin d’en tirer profit… et de développer ainsi le cancer hélas classique qu’est la corruption. Pour l’instant, c’est plutôt le contraire, la base pousse au radicalisme : la mairie de Caracas, en septembre, a décidé de saisir le terrain de golf de la ville afin d’en faire des logements. Hurlement de l’opposition y voyant la fin de la propriété privée et une certaine gêne du gouvernement chaviste affirmant le côté inaliénable de la propriété. Autre question sur la recomposition d’un tissu économique différent. La propagande chaviste pousse au développement d’un système de cogestion – tout en dénonçant la version européenne de ce modèle… Une nouvelle fois, la population boude ce schéma et préfère multiplier les coopératives autant en milieu rural qu’urbain. Ce constat pour souligner que de nombreux libertaires se sont ralliés au mouvement chaviste au grand dam des dogmatiques liés à l’AIT…

Encore une autre critique, elle venant de la gauche du mouvement bolivarien, l’ambiguïté de Chavez sur la question du pétrole. Autant le président n’y va pas avec le dos de la cuillère sur l’anti-impérialisme, autant certains, dont Douglas Bravo, n’hésitent pas à lui reprocher et à souligner que l’énorme majorité des ventes de pétrole sont faites… à des compagnies états-uniennes. Et de dénoncer un discours qui relève plus de la diatribe et de l’anathème que d’une rupture avec le régime de Bush et le capitalisme.
Pour autant, et c’est l’élément fort de ces quelques impressions du Venezuela, le peuple, celui des quartiers pourris, des favelas, celui qui voit avec plaisir s’installer des médecins cubains (7), celui qui a conscience de (peut-être) dessiner une nouvelle voie pour les autres sans-grade du monde, le peuple y croit. Cela ne veut pas dire que Chavez est le révolutionnaire que nous devons suivre béatement, mais que le chemin de la révolution bolivarienne ne peut que nous interroger, et nous renforcer dans notre une vision internationaliste de notre combat quotidien contre le capitalisme.
Gregor Markowitz.

(1) Voir à ce sujet la contre-enquête sur le site Acrimed, http://www.acrimed.org/article2241.html
(2) Le Venezuela a réclamé un poste non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU après un très long affrontement contre le candidat des États-Unis, le Guatemala.
(3) École de formation anti-subversion des États-Unis située au Panama qui forma les généraux putschistes argentins Viola, Videla et Galtieri, les dictateurs Pinochet (Chili), Somoza (Nicaragua), Manuel Noriega (Panama), Stroessner (Paraguay), Hugo Banzer (Bolivie), Juan Melgar Castro et Policarpio Paz Garcia (Honduras), Carlos Humberto Romero (Salvador)…
(4) Las Fuerzas Armadas de Liberación Nacional (FALN) fondées en 1963 dans les montagnes de l’État du Falcon. Exclu du Parti communiste, Douglas Bravo créa en 1966 le Partido de la Revolución Venezolana (PRV) dont les FALN furent le bras armé. Il fut en contact avec Guevara.
(5) Révolte populaire des quartiers miséreux qui fit officieusement 2000 morts.
(6) Chavez et Douglas Bravo furent emprisonnés.
(7) Dans le cadre d’accord entre la Bolivie, Cuba et le Venezuela, en échange de pétrole, le régime castriste envoie des médecins qui font cruellement défaut à la République bolivarienne, et qui sont particulièrement appréciés dans les quartiers démunis.




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